Homélie 7° Dim. Pâques : dans le monde, comme Mariam

Dimanche 17 mai 2015 - 7° dimanche de Pâques

Textes liturgiques : Ac 1,15-26 ; Ps 102 ; 1Jn 4,11-16 ; Jn 17,11-19

Comme les apôtres avec Marie, nous voici réunis au cénacle : Jésus est monté au ciel, retourné auprès de son Père et nous sommes entrés depuis vendredi dans cette grande neuvaine de prière pour nous disposer à recevoir l’Esprit Saint au jour de Pentecôte. C’est dans ce climat de prière que nous méditons les dernières paroles de Jésus dans l’évangile, cette dernière prière qui est en quelque sorte le testament du Seigneur, ce qu’il nous laisse comme ultimes consignes. Jésus nous remet au Père avant de nous quitter et appelle sur nous la venue de l’Esprit de vérité qui sanctifiera toutes choses. Il nous enseigne un point particulier sur notre identité : « Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde.  »

08 mariam seulePar ces phrases denses, Jésus nous dit d’où nous venons et où nous allons : par le baptême, nous sommes devenus des êtres nouveaux, habités par l’Esprit. Nous sommes nés de Dieu et promis à partager avec le Christ la vie éternelle : notre vie ne se réduit pas à notre perception extérieure actuelle. Nous n’appartenons pas au monde au sens où notre dignité d’enfant de Dieu excède ce que le monde nous dit sur l’être humain : nous sommes appelés à une vie tellement plus belle et grande que les modèles de réussite mondaine fondés sur l’argent, le pouvoir et le sexe.

Comme Jésus, nous sommes des voyageurs, en route vers notre véritable demeure, cette terre promise qui nous est invisible. Nous ne pouvons pas comprendre notre identité profonde indépendamment de cet horizon ; ou alors nous ne vivons pas à la hauteur de notre être et nous vivotons selon les modes et les conventions mondaines qui vont, viennent, changent et disparaissent. Cependant, Jésus dit bien que nous n’avons pas à vivre en dehors de ce monde : c’est dans ce monde que Dieu nous envoie et voilà pourquoi Matthias est élu comme un nouvel apôtre à la place vacante laissée par Judas. Un chrétien ne peut déserter sa place dans le monde ; il doit prendre ses responsabilités pour construire avec la grâce de l’Esprit Saint un monde meilleur, tout en sachant que ce monde-ci n’est pas le tout de la réalité mais son aspect visible ; derrière, il y a l’envers du décor, invisible, la vie de Dieu qui traverse de part en part notre existence et nous amène toujours plus loin, plus haut, plus profond. Et notre mission d’enfants de Dieu est de rendre visible ce monde invisible ; non pas, par de grandes actions ou des miracles, mais par des actes d’amour : « si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. » L’amour de Dieu se rend visible dans nos gestes posés, des gestes qui interpellent et qui réveillent nos proches et nos voisins ; des gestes qui laissent entrevoir une autre dimension de la réalité, un au-delà du monde, le monde de Dieu et de la lumière éternelle.

Ces appels à vivre ainsi peuvent parfois nous sembler abstraits ou difficiles. Aussi l’Eglise nous propose des frères et sœurs qui peuvent nous guider sur le chemin de l’amour, le chemin de la sainteté. Or à cette heure à Rome, sont canonisées trois femmes, deux palestiniennes et une française. Parmi elle, je retiens Mariam Baouardy, déjà parce qu’elle était carmélite mais aussi parce qu’elle peut nous aider à comprendre par sa vie, le message de Jésus sur notre vie dans le monde. Qui est cette nouvelle sainte ?

Mariam est née en 1846 en Galilée après un pèlerinage à pied fait par ses parents qui avaient perdu 12 fils en bas âge. Sa naissance a déjà quelque chose de miraculeux mais son enfance va être marquée par le sceau de la souffrance. Même si un petit frère naît peu après, le père de Mariam meurt avant qu’elle n’ait trois ans et sa mère est emportée par la douleur quelques jours après. Orpheline, elle est adoptée par un oncle qui déménagera à Alexandrie. Les difficultés adviennent quand son oncle veut la marier alors qu’elle-même a le désir de se consacrer au Seigneur ; elle va lui tenir tête pendant trois mois malgré les menaces et mauvais traitements. Durant cette période, elle va retrouver l’ancien serviteur de sa maison pour qu’il transmette une lettre à son petit frère ; celui-ci, musulman, l’exhorte alors à abjurer sa foi et à se convertir à l’Islam. Mariam refuse et fou de rage, l’homme lui tranche la gorge et laisse son corps inanimé dans une ruelle …

Sa vie aurait dû s’arrêter par ce martyre… mais le Seigneur en avait décidé autrement. Mariam raconte qu’elle se retrouve alors dans une grotte, auprès d’une jeune femme qui la soigne et la nourrit pendant quatre semaines avant de la laisser dans une église. Mariam reconnaîtra plus tard la Vierge Marie … L’invisible se rend visible dans sa vie et à partir de ce jour, la jeune fille va de ville en ville (Alexandrie, Jérusalem, Beyrouth, Marseille) comme servante, surtout dans les familles pauvres. A 19 ans, elle entrera chez les sœurs de saint Joseph mais les grâces mystiques qu’elle reçoit déconcertent les sœurs et elle n’est pas admise à prononcer ses vœux.

Mariam reprend donc son bâton de pèlerin et arrive au Carmel de Pau : elle y entre avec joie sous le nom de Marie de Jésus Crucifié en demandant à rester sœur converse, c’est-à-dire une sœur qui s’occupe des travaux manuels et des services. Mariam vit alors une vie religieuse toute simple et en même temps traversée par l’invisible et d’étranges grâces (extases, stigmates, bilocations, …). Mais elle n’y accorde aucune importance et dit aux autres de faire de même : « Ne vous arrêtez pas à l’extraordinaire. (…) Si vous allez voir et consulter ici et là l’extraordinaire, votre foi s’affaiblira. » L’important pour Mariam est l’humilité et l’amour du prochain et elle vivra cela jusqu’au bout. Elle sera envoyée avec d’autres sœurs pour fonder un Carmel en Inde à Mangalore puis dans sa terre d’origine, à Bethléem. C’est à Bethléem, alors qu’elle pense à fonder aussi un Carmel à Nazareth, qu’elle va quitter ce monde : elle surveillait les travaux sous une chaleur étouffante, et alors qu’elle apportait de l’eau aux ouvriers, elle tomba dans l’escalier et rejoint son Seigneur le 26 août 1878 à l’âge de 32 ans.

Mariam est une belle figure de disciple de Jésus qui a su vivre dans le monde, tout en le traversant de ville en ville. Elle a vécu une vie humble et simple tout en puisant sa force dans l’amour de Dieu et dans la foi qui donne accès à l’invisible : notre identité ne se réduit pas à ce que nous voyons. Elle-même, par son amour, a manifesté cet invisible ; elle a donné corps à l’amour de Dieu et en est morte dans ce dernier humble service, de l’eau apportée aux travailleurs. Elle l’a aussi manifesté par des poèmes qu’elle a composé, elle quasi illettrée. En voici un exemple qui retranscrit bien son amour de la création et de la nature : « Je ne puis me contenir : j’ai une paix, une joie si grandes ! Je suis en Dieu et Dieu est en moi. Je sens que toutes les créatures, les arbres, les fleurs, sont à Dieu et aussi à moi… Je voudrais un cœur plus grand que l’univers ! Tout le monde dort. Et Dieu, si rempli de bonté, si grand, si digne de louanges, on l’oublie ! Personne ne pense à lui ! Vois, la nature le loue ; le ciel, les étoiles, les arbres, les herbes, tout le loue ; et l’homme, qui connaît ses bienfaits, qui devrait le louer, il dort ! Allons, allons réveiller l’univers ! »

Voilà frères et sœurs, un beau programme laissé pour nous par notre sœur Mariam : ne pas fuir le monde mais y demeurer avec le Christ pour réveiller l’univers, réveiller le monde qui attend la joie du Christ. Réjouissons-nous de cette nouvelle sainte et demandons avec elle l’Esprit Saint :

« Esprit-Saint, inspirez-moi ; Amour de Dieu, consumez-moi ; Au vrai chemin conduisez-moi ; Marie, ma Mère, regardez-moi ; Avec Jésus, bénissez-moi ; De tout mal, de toute illusion, De tout danger préservez-moi. » Amen

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd (Couvent de Paris)

En savoir plus sur Mariam et sa canonisation : dossier de presse