Homélie Baptême du Seigneur : du scandale au témoignage

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques du Baptême du Christ : Is 40,1-11 ; Ps 103 ; Tt 2,11-14 ;3,4-7 ; Jn 3, 15-22

Nous achevons aujourd’hui les séries de fêtes de Noël avec la célébration du Baptême du Seigneur, fête importante pour tout chrétien dans la mesure où notre baptême en tant que chrétiens, trouve son fondement dans celui du Christ. S’il est vrai que le baptême de tout chrétien est un acte qui revêt un mystère immense, celui du Christ peut de prime abord choquer notre intelligence et nous paraître comme un scandale. Comment comprendre que l’auteur du baptême demande lui-même le baptême ? Un baptême était-il nécessaire pour lui en tant que Fils de Dieu ?

En général, les questions complexes ont des réponses simples. Car dans la simplicité réside aussi la vérité. Disons donc tout simplement que Dieu n’est soumis à aucune obligation. Quand il pose un acte, il le pose non par conditionnement ni par imitation, mais il le pose tout simplement par communication de son être, c’est-à-dire de son amour (K. Rahner). Le baptême de Jésus se révèle en ce sens à nous comme l’expression de l’amour d’un Dieu qui, dans son acte d’offrande, veut assumer l’homme et tout l’homme. S’il y a une première leçon à tirer du baptême de Jésus, c’est d’abord ici qu’il faut la situer : le baptême comme révélation de l’amour. En acceptant de se faire baptiser, Jésus nous ouvre à l’intelligence du mystère de l’amour de Dieu. Un amour divin capable de s’humaniser et même de se mettre à genoux devant l’homme.

ribera le bapteme du christ 1643Puisque l’amour est avant tout communion et relation, le baptême devient pour lui le lieu de la manifestation de l’amour trinitaire aux yeux du monde. Ainsi pouvons-nous entendre la voix du Père le manifester aux yeux du monde : « C’est toi mon Fils : moi, aujourd’hui je t’ai engendré ». Cette manifestation sera renforcée par la présence de l’Esprit Saint, communion du Père et du Fils. De par ce fait même, le baptême de conversion qu’administrait Jean, devient dans la personne de Jésus, le lieu de la manifestation de l’amour trinitaire aux yeux du monde. Et puisque pour Jésus amour et engagement vont de pair, son baptême est le signe d’un engagement pour et avec le monde. C’est dans cette optique que les trois premiers évangiles, inaugurent le début de son ministère juste après son baptême.

Saint Paul dans la deuxième lecture nous invitent à voir dans notre baptême une actualisation du baptême du Christ dans notre vie personnelle. Si par son baptême Jésus manifeste sa divinité, notre baptême devient pour nous le lieu d’une participation réelle à la divinité du Christ. C’est à cet effet qu’il affirme que le baptême fait de nous des justes et nous fait posséder dans l’espérance, l’héritage de la vie éternelle. Toutefois, poursuit l’apôtre, nous avons la responsabilité de manifester aux yeux du monde ce que nous sommes devenus par le baptême. Cela passe par notre engagement dans notre famille, notre Église et notre société.

Mais comment s’engager dans un monde aux visages multiples, marqué en même temps par une pluralité de religions que par l’athéisme, assoiffé de douceur, mais en même temps marqué par des répressions sanglantes ? Schématisé sous cet angle, notre monde n’est pas forcément différent de celui d’Isaïe ou encore de celui de Jésus. En réalité, toutes les époques ont été aussi bien marquées par des forces que par des faiblesses. Il n’y en a pas une qui vaut mieux que l’autre. Toutefois ce qui fait la spécificité d’une époque donnée réside dans la capacité des personnes à des moments cruciaux, de révéler parfois au prix de leur vie le visage de la vérité et de l’amour.

Le monde de ce temps a aussi besoin de baptisés qui comme le prophète Isaïe dans la première lecture, se présentent comme des consolateurs, des baptisés qui comme saint Paul dans la deuxième lecture, se présentent comme des témoins de la vérité, et des baptisés qui comme le Christ après son baptême, sont des hommes de prière. « Consolez, consolez mon peuple », telle est la première mission du baptisé en cette année de la miséricorde. Il s’agira pour lui de se faire solidaire de toutes les réalités qui caractérisent l’humain et par ricochet notre monde. Cette consolation s’exprimera certainement par un don de soi dans une attention à l’autre dans le respect de ce qu’il est. Une consolation dans laquelle le facteur fondamental qui nous pousse vers l’autre n’est ni sa religion, ni sa race, mais tout simplement l’humanité sanctifiée et rendue universelle par Dieu dans l’acte de l’incarnation et dans celui de son baptême.

Baptisés d’aujourd’hui à la suite de Paul, notre mission de consolation ira forcement de pair avec notre souci de refléter le visage de la vérité. Il n’y a pas une meilleure manière de vivre aujourd’hui dans la vérité que de nous efforcer d’être comme le dit Saint Paul, avec la grâce de Dieu des hommes raisonnables, justes et religieux. Il s’agira à cet effet pour le baptisé d’ici et d’ailleurs de fuir la duplicité et de faire de la vérité non pas une idéologie, mais une manière d’être. S’il est vrai que la vie de l’autre me questionne, la vie du baptisé assumée dans la profondeur de son mystère ne laisse jamais les autres indifférents. Elle provoque des démangeaisons et invite toujours à une profonde réflexion.

À ce titre le baptisé de notre temps ne doit plus se laisser gagner par la honte de ce qu’il est devenu par la puissance du baptême, c’est-à-dire un chrétien. L’un des grands défis du baptisé d’aujourd’hui, c’est d’assumer sa foi dans la sérénité en dépassant la tentation de la mettre sous le boisseau par peur des regards de son entourage. Il ne s’agit pas pour lui de clamer sur tous les toits qu’il est chrétien, mais de vivre sa foi dans toutes ses implications. Car une foi vécue dans la vérité parle par elle-même ; elle n’a pas besoin d’avocat. L’identité chrétienne même privée de la parole, se dévoile toujours par la vie du baptisé.

Vivre cette identité demande de nous d’être des hommes et des femmes de prière. Comme le dit Luc dans son évangile, après son baptême, Jésus se mit en prière. Le baptisé d’aujourd’hui ne peut véritablement être un homme de vérité que s’il est un homme de prière. C’est de notre dialogue avec Dieu que jaillissent les fondamentaux de notre dialogue avec l’homme : « Sans moi, nous dit Jésus, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Puisse Dieu au cours de cette Eucharistie nous donner la grâce d’assumer les exigences de notre vie chrétienne. Amen !

fr. Elisé Alloko, ocd (Couvent de Paris)