Homélie : Baptême du Seigneur

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques : Isaïe 42,1-7 ; Psaume 29 ; Actes des Apôtres 10,34-38 ; Matthieu 3,13-17

Un Dieu qui se fait baptiser à la suite d’hommes confessant leurs péchés, on n’avait jamais vu cela ! Et c’est même plutôt gênant ou déstabilisant, avouons-le ! Les premiers chrétiens ont d’ailleurs eu du mal à interpréter le sens du baptême de Jésus ; et les païens ne se privaient pas de souligner l’aspect contradictoire de ce cet épisode : si Jésus de Nazareth est Dieu ou fils de Dieu, qu’a-t-il besoin de se faire baptiser ? serait-il donc pécheur comme les autres ? mais alors nous sauve-t-il vraiment ?

Ces questions ont animé des débats entre les Pères de l’Eglise, avec plusieurs interprétations théologiques de ce baptême. Aujourd’hui c’est un peu l’inverse : nous sommes rassurés par cet épisode ! En effet les historiens et exégètes actuels considèrent ce récit du baptême comme un argument fort de l’historicité de Jésus de Nazareth et de la fidélité de ses disciples : pourquoi ceux-ci ont-ils donc conservé cet épisode étrange alors qu’il aurait été plus confortable de le supprimer pour coller aux canons religieux de l’époque et prouver que leur foi était crédible ? Tout simplement parce que cet évènement est authentique : Jésus a bien été baptisé par Jean ! Cependant, cela ne nous donne pas encore le sens de cette scène surprenante

Baptême du Christ Reni Mais le premier a été surpris, c’est Jean le Baptiste : la surprise est intégrée au récit même du baptême de Jésus. Jean est sidéré, saisi d’effroi : il a annoncé celui qui était plus fort que lui, celui qui baptise dans l’Esprit Saint et qui juge le monde ; et voilà que les rôles sont inversés. Jésus ne vient pour baptiser Jean mais pour être baptisé par lui. La surprise est telle que Jean refuse : il « s’oppose énergiquement  » à Jésus dit le texte original. Même Jean dont la mission, le but de la vie est de préparer la venue du Messie ne comprend pas ce dernier et rejette sa manière de s’y prendre : cela a de quoi nous rassurer quand nous résistons nous-mêmes à l’action de Dieu dans notre vie. Le premier à devoir vivre un retournement, une conversion, une inversion des rôles, c’est Jean le Baptiste lui-même. Il doit laisser faire Jésus et abandonner ses schémas mentaux : le Messie n’est pas tout à fait celui qu’il attend. Les pensées et les voies de Dieu sont plus hautes mais surtout plus profondes que les siennes.

Cette contestation de la manière de faire de Jésus n’est pas sans rappeler celle de Pierre lors d’une occasion parallèle, celle du lavement des pieds le jeudi saint : « Toi Seigneur me laver les pieds ? Jamais ! » (Jn 13,6) Pierre résiste à l’abaissement de son Maître, de la même façon que Jean le Baptiste. Oui Jésus est descendu plus bas, plus profond que nos prévisions. C’est bien tout le sens du baptême qui annonce la descente de Jésus au fond de la mort et des enfers : il est descendu si bas que nul peut descendre plus bas et c’est pourquoi en remontant vers le Père au jours de la Résurrection, il emporte avec lui toutes nos détresses et souffrances humaines. Les Pères de l’Eglise ont vu en effet dans la descente de Jésus dans l’eau du Jourdain le symbole de sa plongée dans la mort. Le Christ est descendu jusqu’au fond de notre humanité, dans notre péché, pour nous en sauver. Il l’a fait gratuitement, sans nécessité de sa part. Le baptême de Jésus est l’anticipation de sa pâque et de notre salut. Voilà ce qui était difficile à comprendre pour Jean et pour Pierre : Dieu sauve en s’abaissant.

Les vues de Dieu sont décidément plus profondes que les nôtres ; elles sont aussi plus larges ! « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes. » Pierre en a été tout surpris comme le rappelle la 2e lecture qui évoque en quelques lignes un passage décisif des Actes des Apôtres : lorsque les disciples de Jésus découvrent à travers le centurion païen Corneille que l’Esprit Saint n’est pas réservé aux Juifs mais est pour tous. L’Evangile doit être annoncé au monde entier et les particularismes religieux (circoncision, aliments purs et impurs, …) doivent être dépassés. Nous sommes ici au cœur de notre foi chrétienne : le salut est universel, pour tous, sans distinction de race, de sexe ou même de croyance religieuse. On oublie parfois le côté révolutionnaire et scandaleux de cet épisode des Actes… Il nous révèle pourtant la largeur des voies et des pensées de Dieu.

« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4) : c’est la largeur de l’amour de Dieu. Dieu est prêt à en payer le prix : c’est la profondeur de l’amour de Dieu. Comment s’y prend-il ? Il nous donne son Fils unique, afin que par lui nous devenions à notre tour enfants de Dieu. Ce n’est que par le Christ que nous pouvons comprendre ce que sont « la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur » de l’amour de Dieu pour nous (Ep 3,18). C’est lui le Fils Bien-Aimé du Père, Celui en qui Dieu a mis tout son amour.

Par notre baptême, nous avons reçu à notre tour cette parole de Dieu en notre faveur, par le ministère de l’Eglise : Dieu a dit à chacun de nous, Dieu dit aujourd’hui à chacun de nous « Tu es mon fils bien-aimé ; tu es ma fille bien-aimée. En toi j’ai mis tout mon amour. » Grâce à Jésus, je suis, nous sommes devenus enfants de Dieu. C’est un don. Mais ce don fait à notre baptême, il faut l’activer, le rendre actif et fécond par notre liberté. Comment faire ? En nous comportant avec Dieu comme des enfants, comme des fils et des filles. Saint Paul nous en donne la définition dans la lettre aux Romains : « Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont enfants de Dieu. » (Rm 8,14) Vivre de notre baptême, vivre en enfants de Dieu, c’est nous laisser conduire par l’Esprit Saint. C’est prendre la main de Jésus et avancer à son rythme. Quoi de plus simple ?

Bien sûr, ce genre d’aventure nous effraie un peu : nous préférons tenir le volant de notre existence que de le laisser à quelqu’un d’autre, Dieu y compris. Là est pourtant le seul chemin à prendre. Il nous faut vivre la même conversion, la même inversion que Jean le Baptiste et Pierre : accepter de ne pas comprendre les manières de faire de Jésus mais le laisser faire, le laisser agir dans notre vie. Dieu s’abaisse à nos pieds en son Fils : nous laisserons-nous enfin toucher ? nous laisserons-nous enfin atteindre ? Si nous lui ouvrons notre cœur, si nous le laissons faire au lieu de nous cramponner à nos manières, Il nous emportera très loin dans son amour. Il nous fera comprendre le bonheur de la vie chrétienne, sa largeur et sa profondeur.

Soyons concrets. « Être baptisé ou non baptisé, ce n’est pas pareil ! » a rappelé le Pape François il y a quelques jours ! Comme il l’a demandé à plusieurs reprises, prenons ou reprenons aujourd’hui la décision de célébrer chaque année l’anniversaire de notre baptême. Ne vivons plus comme des enfants ingrats ou pourris gâtés qui ont oublié les dons reçus des mains de notre Père des cieux et de notre mère l’Eglise. Soyons reconnaissants pour cette adoption divine ! Vivons dans la joie d’être par le don de l’Esprit, les frères de Jésus et les enfants de Dieu notre Père. Là est bien la seule chose véritable qui devrait nous surprendre chaque matin en nous regardants dans la glace : moi, je suis enfant de Dieu ? Oui, je suis, nous sommes enfants de Dieu !

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd (Couvent de Paris)