Homélie de ND du Mt Carmel, guide pour une écologie intégrale

donnée au couvent de Paris

Solennité de Notre Dame du Mont-Carmel

Textes  : 1R 18,42-45 ; Ps 14 ; Ga 4,4-7 ; Jn 19,25-27

« Le disciple la prit chez lui. » Les premiers ermites installés sur le Mont-Carmel au début du XIII° siècle avaient pour première occupation de « méditer jour et nuit la loi du Seigneur » selon la Règle de vie qu’ils allaient recevoir du Patriarche de Jérusalem. Il est donc logique qu’ils cherchèrent comme tout disciple du Seigneur à recevoir Marie pour mère et à la prendre chez eux, c’est-à-dire sur la montagne du Carmel. Mais ces ermites se sentirent appelés à faire davantage pour le Seigneur et sa mère en dédiant leur premier oratoire à la Vierge Marie : ce geste est fort dans le contexte féodal du Moyen-Âge car il intronise Marie comme la souveraine du lieu, celle à qui appartient la terre et protège ses serviteurs. Aussi ceux-ci s’appelleront les frères de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel. Notre Dame du Mont-Carmel est donc d’abord la reine d’un lieu, d’une terre, celle de la montagne du Carmel. Elle y est honorée comme mère et comme reine en cet espace dont l’Ecriture célèbre la beauté en évoquant à plusieurs reprises la splendeur du Carmel.

La Vierge Marie confirmera cet engagement à protéger ses serviteurs en venant au secours des frères lors de leur implantation délicate en Europe. En donnant au Prieur général de l’Ordre St Simon Stock le scapulaire comme gage de sa protection maternelle, la Reine du Carmel rend visible sa protection. Le scapulaire, tablier brun qui couvre les épaules évoque en effet la couleur de la terre, de cette terre du Carmel. Revêtir le Scapulaire du Carmel, c’est donc recevoir en héritage une partie de la terre du Carmel où Marie est honorée ; c’est choisir de prendre chez soi Marie mais aussi choisir de lui donner la propriété de sa propre terre intérieure, de son cœur. Le scapulaire est bien un signe de consécration mariale et tous ceux qui le portent le savent bien ! Ils participent de l’héritage carmélitain ; ils ont symboliquement un petit espace à eux sur la montagne du Carmel avec tous leurs frères et sœurs. Bref, prendre chez soi Marie veut dire au Carmel, vivre en esprit sur cette montagne sainte grâce au signe du scapulaire et savoir que Marie règne en souveraine maternelle sur leur cœur. Ainsi la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel est d’abord une fête géographique, localisée et concrète. Et toute la spiritualité carmélitaine insiste sur le fait que Marie est l’une des nôtres, qu’elle a vécu sur notre terre : elle ne vient pas du ciel mais elle est notre sœur, celle qui prie à nos côtés et nous enseigne à prier. Le Carmel a par définition les pieds sur terre et sa Patronne est là pour le rappeler à ses enfants quand ils sont tentés de se prendre pour des anges planant au-dessus du concret de la vie…

OurLadyofMt Carmel2Et pourtant… parler de la terre ne suffit pas ! La topographie du Mont-Carmel est là pour le montrer : cette montagne rocheuse tend vers le ciel et s’ouvre sur l’horizon de la mer. L’Ordre du Carmel aspire à la hauteur, à de vastes horizons. Et il reconnaît en Marie celle qui peut le conduire de la terre au ciel !

C’est le sens de l’interprétation figurative de notre première lecture : la tradition carmélitaine a compris « le nuage gros comme un poing » et qui monte de la mer comme la figure annonciatrice de la Vierge Marie. Cela peut nous sembler étrange à nous qui ne sommes plus habitués au symbolisme biblique. Mais les Pères de l’Église nous ont appris à chercher dans l’Ancien Testament les signes annonciateurs de la venue du Christ. Or le Christ est celui qui nous apporte la grâce, c’est-à-dire la vie éternelle ; cette vie, il la donne en abondance comme une source jaillissante à la Samaritaine. L’eau, sans laquelle il n’y a pas de vie possible, est le symbole de la vie du Christ donnée par l’Esprit. En particulier, l’eau qui vient du ciel est le signe du Fils de l’homme qui descend du ciel jusqu’à nous, jusqu’à notre terre. Et puisque cette eau est donnée par un petit nuage ici, il est logique de comprendre que ce nuage est une figure de la Vierge Marie qui donne son Fils à la terre afin que cette terre soit abreuvée et fécondée et qu’elle retrouve vie après la sécheresse.

Sainte Thérèse d’Avila utilise bien cette image de l’eau de la grâce pour parler de la vie d’oraison : Dieu vient transformer la terre de notre cœur par l’eau de l’Esprit Saint. Et c’est bien mystérieusement Marie qui nous donne accès à cette eau. Marie vient bien de la terre mais elle nous ouvre le chemin du Ciel où elle a été assumée corps et âme. Nous le comprenons donc maintenant : si le Carmel a les pieds sur terre, son regard est orienté vers le ciel, vers le but et le sens de toute vie. Marie est bien, la reine et beauté de la terre du Carmel, comme la Reine du ciel. Elle nous indique maternellement comment accueillir son Fils dans la prière pour que l’eau spirituelle vienne pénétrer les profondeurs de notre cœur, qu’elle le féconde et produise du fruit. Voilà le seul chemin pour que la terre du Carmel que nous avons reçu en héritage avec le Scapulaire porte du fruit ; le seul chemin pour qu’à notre tour, nous participions de la beauté et de la splendeur du Carmel.

Peut-être au fond que la Vierge du Carmel nous conduit sur un chemin d’écologie intégrale présentée par le Pape François dans son encyclique : elle qui est «  la Reine de toute la création » (Laudato Si) d’après les mots du Pape nous aide à unir terre et ciel, en prenant soin de la terre qui nous est confiée, en admirant la beauté de la création, tout en étant ses intendants responsables. La vraie écologie suppose en effet un regard contemplatif sur la nature dans toutes ses composantes y compris humaine ! Prendre chez soi Marie, c’est donc s’engager à devenir un intendant de la terre, notre « maison commune ». Que la Reine et Beauté du Carmel ouvre donc les yeux de ses enfants en ce jour et qu’elle nous guide de cette terre vers le ciel, là où enfin toute la création sera transfigurée par la lumière du Christ. Amen.

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd