Homélie de Pentecôte : s’engager pour la paix

donnée au couvent de Paris

1re messe du frère Jean-Alexandre de l’Agneau ordonné prêtre le 7 juin à Paris

Textes du jour : Ac 2,1-11 ; Ps 103 ; 1Co 12, 3b-7.12-13 ; Jn 20,19-23.

pentecote1 Étrange coïncidence … Suite à l’appel du Pape François à Bethléem de prier pour la paix, la date qui a été décidée de manière concertée avec Mahmoud Abbas et Simon Péres est le dimanche, celui de Pentecôte. Étrange coïncidence, oui, car s’il y a un jour pour implorer la paix, c’est bien celui-ci. La paix est en effet un des principaux dons qui accompagnent la venue du Saint Esprit. Les textes que nous avons entendus le confirment. Il est donc logique de méditer ensemble aujourd’hui sur la valeur mais aussi sur le prix de la paix. Il convient de le faire, sans cynisme mais aussi sans naïveté. L’invitation du Pape François était claire : « Construire la paix est difficile, mais vivre sans paix est un tourment. » (Bethléem, 25 mai). Le 70° anniversaire du débarquement allié en Normandie nous a rappelés avant-hier que la paix suppose un engagement, un engagement qui peut coûter la vie. Comme chrétiens, frères du Prince de la Paix, nous savons que cette paix est à la fois don de Dieu et fruit de notre engagement. Trois verbes peuvent nous aider à soutenir notre engagement personnel pour la paix : accueillir ; annoncer ; construire. Déclinons-les.

Accueillir : si la paix est don de Dieu, elle a besoin de cœurs pour être reçus. Or est-il si facile de recevoir cette paix ? Car la paix de Dieu est essentiellement un baume guérisseur, la parole du pardon de nos fautes, de notre péché. Parfois nous préférons déclarer que nous n’avons pas besoin de pardon ou de paix et nous restons enfermés dans notre tristesse ou notre amertume. St Jean-Paul II l’avait pourtant déclaré à Assise lors de la prière pour la paix en 2002 : « Pas de paix sans justice. Pas de justice sans pardon. » Accueillir la paix de Dieu suppose de reconnaître que notre vie n’est pas ajustée à cette paix, que nous avons donc besoin d’un don en plus, d’un par-don. Regardons les apôtres au cénacle : terrorisés par la possible persécution des autorités juives, ils se barricadent. Mais cet enfermement ne fait qu’illustrer leur fermeture intérieure : ils sont repliés dans leur culpabilité. Ces hommes se regardent probablement comme des lâches ; ils ont abandonné leur maître et ami ; Pierre, leur leader, a même renié Jésus. Aussi quand le Ressuscité se manifeste pour la 1re fois, il doit dire à deux reprises : « Paix à vous ». Car Jésus ne cache pas le mal subi : nous ne sommes pas chez les Bisounours ! Jésus leur montre ses blessures et il leur redit « Paix à vous » c’est-à-dire, « n’ayez crainte, vous êtes pardonnés, la Vie a été la plus forte et l’Amour transfigure tout. Soyez en paix. » Accueillir la paix de Dieu, c’est donc reconnaître le caractère destructif de certains de nos actes afin de pouvoir recevoir la guérison. Cette guérison est comme une nouvelle création : Jésus souffle son Esprit sur les disciples comme le Créateur soufflait l’haleine de vie sur Adam à la Genèse. Accueillir la paix de Dieu, par le don de l’Esprit Saint, c’est commencer une vie nouvelle pour soi et les autres.

Accueillir la paix conduit ensuite à l’annoncer. Si la paix emplit notre être jusqu’aux dernières fibres et guérit notre intériorité, elle ne doit pas rester confinée en nous. D’ailleurs, Jésus, en même temps qu’il donne cette paix, envoie ses disciples en mission. « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ces hommes pardonnés reçoivent à leur tour l’autorité pour transmettre cette paix de Dieu. Le Christ leur fait comprendre que si la paix est un don, la paix est en même temps une mission. A la différence de bien des fausses paix que l’on appelle « bien-être », « harmonie de soi avec soi », la paix donnée par l’Esprit du Christ fait sortir de soi : elle expulse ceux qui la reçoivent hors de tout repli égocentrique. Cette paix suscite un dynamisme intérieur qui pousse à prendre la parole. A la Pentecôte la douce colombe qui descend se transforme en langue de feu, symbole de l’ardeur intérieure qui envoie les disciples en dehors du cénacle annoncer la paix. Ces êtres lâches et craintifs deviennent alors des orateurs hors pair pour annoncer sans peur cette paix de Dieu offerte à toutes les nations. Car la paix de Dieu n’est pas un simple sentiment intérieur ; elle est une force, une impulsion qui conduit à annoncer que cette paix est possible car cette paix est donnée. Le mal a été vaincu une fois pour toutes sur la Croix de Jésus : c’est notre responsabilité de l’annoncer et de favoriser le déploiement de cette victoire dans tous les temps et tous les lieux, selon toutes les langues et toutes les cultures. La paix est un don à accueillir. Elle devient une responsabilité pour celui qui la reçoit, responsabilité de l’annoncer aux autres, surtout à ceux qui n’y croient plus vraiment.

Annoncer la paix ne suffit pourtant pas. Il faut également la construire, c’est-à-dire entrer dans le combat quotidien de la patience et de la persévérance, quand le découragement menace à chaque instant. Il s’agit de passer des paroles aux actes. Cela commence par le fait de prendre notre place dans l’Église et dans le monde : « Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous » dit saint Paul. Quel est donc ce don spirituel que chacun de nous a reçu en vue du bien commun ? Quelle est notre place dans le corps du Christ ? Si nous n’avançons pas personnellement sur ces questions, comment pourrons-nous favoriser la concorde, l’union des cœurs dans l’unique Esprit ? La paix est un travail, travail sur soi, travail avec d’autres, pour que l’unité ait toujours le dernier mot. Unité bien comprise comme communion : unité dans la beauté des différences, parfois dans leurs dissonances assumées. Le modèle irénique est symphonique : chacun doit jouer sa note propre dans le grand orchestre humain. Cela suppose bien des répétitions …

Accueillir, annoncer, construire la paix. L’Esprit Saint nous est donné pour être artisans de paix. Le Pape François l’a bien compris qui a osé prendre la parole à Bethléem et créer la surprise pour inviter les frères ennemis. Voilà la liberté, le culot que donne l’Esprit pour le bien commun. A nous de jouer, frères et sœurs : prenons cet engagement à marcher sur le chemin de la paix. Et unissons nos cœurs à la prière de toute l’Église pour que la parole échangée continue de faire tomber les murs de séparation et de peur. Que nous continuions de proclamer dans toutes les langues les merveilles de Dieu accomplies par l’Esprit de Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd