Homélie de Pentecôte : se laisser guider par l’Esprit ?

donnée au couvent de Paris

Dimanche 24 mai 2015 - Pentecôte

Textes liturgiques : Ac 2,1-11 ; Ps 103 ; Ga 5,16-25 ; Jn 15, 26-27 ;16, 12-15

« Marchez, marchons sous la conduite de l’Esprit » exhorte saint Paul aux chrétiens de Galatie. Cette parole nous est adressée à nous qui célébrons aujourd’hui le don de l’Esprit Saint à l’Eglise. Mais que signifie concrètement ‘marcher sous la conduite de l’Esprit’, se laisser guider par l’Esprit du Christ Ressuscité ? Car ce n’est pas parce que nous avons reçu le baptême et la confirmation que notre vie est nécessairement spirituelle, conduite par l’Esprit Saint. Comment choisir de prendre l’Esprit Saint comme guide de notre marche vers la sainteté ? Les textes du jour nous ouvrent trois pistes que nous pouvons illustrer par la vie de sainte Thérèse d’Avila.

Chemin du Puy Le SauvageMarcher sous la conduite de l’Esprit, c’est d’abord accueillir notre vie comme un don de Dieu. « Puisque l’Esprit nous fait vivre, marchons sous la conduite de l’Esprit. » Si l’Esprit peut se manifester par un violent coup de vent et des langues de feu, il est d’abord le souffle, l’haleine de vie insufflée en l’être humain, en Adam. Quand Dieu envoie son Souffle, nous sommes créés. Quand le Créateur le reprend, nous expirons et retournons à la poussière. Vivre de l’Esprit, c’est se laisser traverser de part en part par cette vie qui vient de plus loin que nous et qui nous entraîne beaucoup plus loin que les limites de notre imagination. Pour mieux comprendre cette vie nouvelle, saint Paul nous montre son contraire : vivre d’après la chair, c’est-à-dire d’après les pulsions ou fantaisies de notre ‘moi égocentrique’, du vieil homme qui est en nous. Notre temps encourage cette vie selon la chair : des voix nous invitent à vivre à partir de notre moi et de personne d’autre, nous faisant croire que nous nous donnons la vie à nous-mêmes et que nous n’avons de compte à rendre à personne ; comme si nous étions nés et nous nous étions construits absolument tous seuls, sans les autres, sans le mystère de la vie qui nous précède toujours. Or notre naissance et notre baptême nous disent que la vie est toujours un don gratuit de Dieu.

Sainte Thérèse d’Avila a mis du temps avant d’entrer dans ce mystère de la vie et de marcher librement sous la conduite de l’Esprit : en elle ce combat entre les tendances de la chair et de l’Esprit, entre son moi et l’appel de Dieu, a duré près de vingt ans. Voici comment elle en parle : « Je désirais vivre, comprenant bien que je ne vivais point, mais que je luttais avec une ombre de mort ; il n’y avait toutefois personne pour me donner la vie, et je ne pouvais la prendre moi-même. » (V 8,12) Thérèse ne parvenait pas à acquérir la plénitude de la vie : il lui a fallu apprendre à la recevoir gratuitement du Christ. En 1554, à l’âge de 39 ans, il lui est donné d’entrer dans cette vie nouvelle, celle du Christ en elle.

Deuxième piste pour marcher selon l’Esprit : se laisser enseigner par la Vérité. Jésus nous promet que c’est l’Esprit de vérité qui nous conduira dans la vérité tout entière. Le Seigneur met en œuvre sa pédagogie divine dans nos vies : il nous révèle progressivement son mystère, sa volonté mais aussi ce que nous sommes, à la mesure de ce que nous pouvons soutenir et comprendre. Pour celui qui entre dans ses voies, la vie devient un dévoilement progressif du mystère de Dieu et de la création. Mais pour cela, il faut accepter de se laisser enseigner par l’Esprit de vérité, admettre que nous ne savons pas tout. Il faut aussi ne pas se réserver des zones privées où l’Esprit n’aurait pas le droit d’entrer : ‘ici propriété privée’. Non, pour marcher sous la conduite de l’Esprit, il importe de laisser sa lumière pénétrer toute notre existence, surtout les recoins les plus ténébreux : car tout ce qui ne sera pas visité par l’Esprit ne sera pas sauvé !

Sainte Thérèse est entrée dans cette voie ; elle a consenti peu à peu à exposer toute sa vie à l’Esprit Saint à travers ses guides spirituels. Et l’Esprit Saint a répondu : lors de la Pentecôte 1556, il lui a fait comprendre qu’elle devait désormais se préoccuper uniquement des choses de Dieu et elle reçut en même temps la grâce d’une affectivité libérée des tendances de la chair. Celui qui se laisse enseigner par la Vérité devient libre, libre pour aimer. Aussi Thérèse peut-elle s’exclamer : « Loué soit le Seigneur qui m’a délivrée de moi-même. » (V 23,1)

Troisième piste pour marcher sous la conduite de l’Esprit : prendre la parole, ne pas se taire ! Jésus l’avait dit : « Quand viendra le Défenseur, l’Esprit de vérité, (…) il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage. » Et c’est effectivement ce qui s’est passé, comme le raconte la 1re lecture : « Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit. » Les apôtres qui avaient lamentablement fui pendant la Passion et étaient entrés dans un mutisme honteux sont désormais ceux qui annoncent avec assurance les merveilles de Dieu. L’Esprit les a fait sortir de leur repli et les positionne comme témoins devant le peuple. Là aussi, sainte Thérèse a été amenée à prendre la parole, une parole écrite : elle a mis par écrit son expérience et son enseignement, prenant position avec courage sur des points théologiques controversés. L’Esprit était là qui la soutenait et l’inspirait au long de ses marches à travers ses voyages de fondations. Sa proclamation comme Docteur de l’Eglise atteste de cette inspiration de l’Esprit de vérité.

En somme, marcher sous la conduite de l’Esprit, c’est d’abord revenir à la source, à cette vie divine qui est déposée dans notre cœur lors de notre baptême, en lui laissant l’espace en nous pour qu’elle puisse nous traverser ; alors nous pouvons nous laisser enseigner par cette onction divine pour comprendre davantage les chemins de vérité ; et c’est alors enfin que nous pouvons à notre tour proclamer cette vérité à notre temps. Sainte Thérèse avait découvert elle-même ces trois pistes qui sont des étapes et des grâces : il y a la grâce de la vie reçue ; il y a celle d’en avoir l’intelligence ; il y a enfin celle de savoir la dire.

En ce jour où la grâce de Dieu est donnée à profusion, demandons à l’Esprit Saint de nous saisir et de nous emporter très loin dans les voies de Dieu. Et suivons ces chemins qui ne sont pas les nôtres, parce qu’ils sont tellement plus beaux.

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd (Couvent de Paris)