Homélie dim.33° TO : être fidèle « pour peu de choses »

Textes liturgiques (année A) : Pr 31, 10-13.19-20.30-31 ; Ps 127 (128) ;1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30 ; Mt 25, 14-15.19-21

La Parole de Dieu nous invite à vivre notre existence comme un pèlerinage, en tournant notre regard vers le but : Dieu. Il nous a créés, il nous a faits pour lui, il est notre destin ultime et le sens de notre vie. Le passage obligé pour atteindre cette réalité définitive est la mort. L’apôtre Paul nous rappelle que « le jour du Seigneur viendra de nuit comme un voleur », c’est-à-dire sans prévenir. C’est pourquoi nous devons vivre dans une attitude de vigilance, selon l’enseignement de la parabole de Jésus.

Nous comprenons souvent cette parabole comme nous invitant à développer ce que nous appelons nos talents : beauté, intelligence, savoir-faire. Il me semble devoir souligner un premier point : ce qui intéresse Jésus dans l’évangile de ce jour ce ne sont pas nos belles capacités à réussir – bien entendu, il s’en réjouit ! – mais de voir fructifier les dons spirituels qu’il nous a donnés. D’ailleurs les talents naturels finissent avec nous et les biens qui en résultent passent aux héritiers. Les fruits des talents spirituels entrent avec nous dans le Royaume !

Je m’explique. A y regarder de plus près, la parabole a de quoi nous étonner : un talent valait 35 kg d’or. Au cours actuel de l’or (j’y suis allé voir car cela ne m’occupe pas ordinairement) le kilo d’or valant environ 35000 euros, un seul talent fait un millionnaire en euros, et celui qui a reçu 10 talents dispose d’une jolie fortune. Et il entend la promesse de recevoir bien davantage, puisqu’il s’est montré fidèle « pour peu de choses » ! « Je t’en confierai beaucoup. Entre dans la joie de ton seigneur ».

C’est dire que la parabole souligne d’abord la générosité divine, la surabondance de ses dons, la prodigalité de la vie divine en nous. Jean de la Croix exprime ce mystère quand il décrit le réveil de Dieu en l’âme : « Dieu se réveille dans l’âme de tant de manières que si nous voulions nous mettre à les compter, nous n’en finirions jamais… Ce réveil est d’une telle grandeur, d’une telle gloire et d’une si profonde douceur qu’il semble à l’âme que […] tous les royaumes du monde et les puissances du ciel se mettent en mouvement, et que toutes les énergies de toutes les choses créées brillent et participent au même mouvement, chacune et toutes ensemble. En effet comme le dit saint Jean (Jn 1,3-4), ʺen lui toutes les choses sont vieʺ et ʺen lui elles ont la vie, l’être et le mouvementʺ, comme le dit l’apôtre Paul (Ac 17,28)… » Chacun « découvre les beautés de son être, avec sa force, son charme et ses grâces. »

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« À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance »

La nouveauté de cette expérience est de «  connaître les créatures par Dieu et non connaître Dieu par les créatures » (Vive Flamme 4, 4-5). N’est-ce pas le sens de l’invitation du maître aux deux serviteurs qui ont été « bons et fidèles » : « Entre dans la joie de ton Seigneur » ? Dieu est un Dieu qui donne et nous rend capables de répondre. Ne cessons pas de croire au désir de Dieu de nous combler. Cela ne veut pas dire que si je crois, quelque chose de magique va intervenir. Cela veut plutôt dire que je choisis de vivre ma vie en croyant en un Dieu généreux et cela m’ouvre à ce qu’il me donne. Jean de la Croix prie ainsi pour nous tous : « Réveille-nous et éclaire-nous, toi, mon Seigneur, afin que nous connaissions et que nous aimions les biens que tu nous proposes toujours et nous saurons que tu interviens pour nous combler de grâces et que tu te souviens de nous. » (Vive Flamme 4, 9)

Ne décevons pas la confiance que Dieu nous fait. C’est cette déception que nous raconte la parabole en s’arrêtant plus longuement sur le troisième serviteur. Il a été pris de peur devant l’image d’un maître qu’il juge cupide, cruel et âpre au gain. La peur du risque, la crainte de perdre, le refus de la responsabilité l’ont paralysé. Ce serviteur « mauvais et paresseux » caricature Dieu et son œuvre. Il fait paraître dur celui qui est la tendresse même, exigeant celui qui s’émerveille du travail accompli, profiteur et vaniteux celui qui est pure générosité et dont la gloire est de voir les hommes avoir la vie en abondance et la joie en plénitude. Heureusement la première lecture nous offre le portrait d’une femme. Non pas une version féminine de ce serviteur paresseux et bon à rien, mais le portrait de la femme parfaite : « Une femme parfaite, qui la trouvera ? Elle est précieuse plus que les perles ! »

Cet éloge de la femme « forte » conclut le livre des Proverbes : chaque verset commence par une lettre de l’alphabet dans l’ordre. Tout l’alphabet y passe, c’est donc un condensé de l’art d’être femme selon la Parole de Dieu, de A à Z. Elle est un reflet de la sagesse de Dieu. Nous avons beaucoup à apprendre des femmes si nous voulons à notre tour faire fructifier nos talents et « entrer dans la joie du Seigneur ».

fr. Philippe - (Couvent d’ Avon)