Homélie du 20 juillet : la patience de Dieu (16° Dimanche du TO)

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques : Sg 12, 13.16-19 ; Ps 85 ; Rm 8,26-27 ; Mt 13,24-43

Décidément, notre Dieu est bien différent de nous autres. Le livre de la Sagesse nous offre une profonde méditation sur la manière dont Dieu a conduit l’histoire d’Israël et des nations. Dans l’extrait de la 1re lecture, nous découvrons le lien inédit qui est fait la puissance et la patience de Dieu. « Il montre sa force, l’homme dont la puissance est discutée, et ceux qui la bravent sciemment, il les réprime. » De fait, parmi nous, la puissance conduit presque toujours à l’impatience : les abus de pouvoir des chefs d’Etat ou des leaders religieux (Irak, Russie, etc.), les caprices des stars, les extravagances des traders, … Celui qui conteste la puissance des grands de ce monde se place en situation d’être marginalisé voire supprimé … « Tandis que toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. (…) Et ta domination sur toute chose te rend patient envers toute chose. »

Pour Dieu, la puissance est donc synonyme de sa patience. Pourquoi ? Parce que Dieu n’a rien a prouver ou à défendre ! Il n’est pas en situation de rivalité avec nous. Si Dieu nous a créés gratuitement et par amour, ce n’est pas pour ensuite pour nous regarder avec méfiance. Il ne peut vouloir que notre bien. C’est ce qu’affirme le livre de la Sagesse qui ne fait pas des spéculations abstraites sur Dieu mais médite son Mystère à partir de son action concrète dans l’histoire. Et si nous avions un doute, la venue de Jésus-Christ nous rappelle que la puissance de Dieu s’exerce dans le don. La puissance divine se dit dans sa capacité à se donner à nous sans retour et à attendre patiemment que nous accueillons ce don. Le Seigneur tout-puissant est patient envers nous et nous laisse le temps de revenir à lui, de nous convertir. C’est aussi tout le sens de la parabole du bon grain et de l’ivraie dans l’évangile : Dieu parie sur le fait que le temps sera un allié pour nous. Dans sa bienveillance, il croit que le temps de notre vie est l’espace que nous saurons utiliser à bien pour faire croître le blé et délaisser l’ivraie.

Bon Pasteur ChampaigneHeureuse et belle nouvelle de la puissance de Dieu et donc de sa patience ! Profond mystère de notre Dieu si différent de nous, qui sommes si souvent avides de puissance et si impatients envers les autres et envers nous-mêmes ! Mais que suscite en nos cœurs cette belle nouvelle ? De la reconnaissance ? Une aspiration à entrer dans le chemin de la conversion ? Ou bien de l’indifférence ? Ou bien une certaine légèreté ? On entend parfois à demi-mots : « Dieu est bon, il est gentil, il pardonne tout, il ne va pas m’embêter avec des broutilles … » Si dans les siècles passés, Dieu a parfois été défiguré en un dieu antique arbitraire assoiffé de domination, un dieu dont la puissance flirtait avec une certaine perversité, nous sommes aujourd’hui parfois menacés par l’excès inverse : Dieu devient souvent une sorte de bon Père Noël, qu’on ne prend pas vraiment au sérieux, une sorte de Dieu des cadeaux avec qui on s’arrangera bien au dernier jour… C’est pourquoi l’explication de la parabole par Jésus est ici salutaire pour nous. L’explication de Jésus ne se substitue pas à la parabole ; elle en est une interprétation pour les disciples dans un style vigoureux et abrupt. Si la parabole était centrée sur la patience du Maître, son explication est centrée sur le jugement final et prend la forme d’un avertissement prophétique dissuasif : « là il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Dieu est patient certes mais viendra un jour où patience, justice et amour convergeront : qu’aurons-nous fait de nos vies avant ce dernier jour ?

Là est bien la question qui nous est posée aujourd’hui, frères et sœurs : cette patience de Dieu, elle est pour nous, au profit de notre chemin. Mais en profitons-nous vraiment ? Vivons-nous vraiment le temps qui nous est donné pour avancer dans notre vie de foi et d’amitié avec Jésus ? Prenons-nous le temps de la prière pour découvrir davantage où se situent le bon grain et l’ivraie dans notre cœur et dans notre vie ? La question est sérieuse car nous n’avons qu’une vie, car il n’y aura qu’un jugement sur cette vie. Par le don de la foi vécue en Église, nous avons tout pour tirer parti du temps présent. Le Christ se livre à nous dans la prière et les sacrements. L’Esprit Saint nous conduit à travers les turpitudes de notre vie quand nous le laissons déjà conduire notre prière. Puisque comme le dit saint Paul, « l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. » Bref le temps devient notre allié, si nous cherchons à le considérer comme tel, dans un regard de foi : il nous est donné par Dieu pour aller à lui. Ne le gaspillons pas !

La Parole de Dieu peut aussi provoquer en nous une prise de conscience douloureuse, celle du temps perdu ou gaspillé à de vaines choses. Ai-je vraiment su tirer parti de ma vie jusqu’à présent pour grandir dans la foi, pour cultiver le bon grain ? Ce fut l’expérience de sainte Thérèse d’Avila qui souvent se lamentait de ce temps perdu dans sa jeunesse. Mais au lieu de s’enfermer dans sa plainte, Thérèse posait un nouvel acte de foi dans la puissance de Dieu, Maître du temps qui peut en un jour rattraper des années d’errance. Écoutons sa prière : « Oh ! combien tardivement se sont enflammés mes désirs ! Et que de bonne heure, ô mon Maître, tu m’avais attirée, tu m’avais appelée à m’appliquer tout entière à toi ! (…) Tu es tout-puissant, grand Dieu. C’est le moment de faire voir si mon âme se trompe quand, regardant le temps qu’elle a perdu, elle estime qu’il te suffit, Seigneur, d’un instant pour le lui faire regagner. Je divague, je crois, car on assure que le temps perdu ne se rattrape pas. (…) Bénédiction à mon Dieu ! Je confesse, Seigneur, ton souverain pouvoir. Rends- moi, ô mon Dieu, le temps perdu et, pour cela, verse ta grâce en mon âme maintenant et à l’avenir, afin que je me présente devant toi revêtue de l’habit nuptial car si tu le veux, tu le peux. » (Exclamation 4)

Oui, la puissance de Dieu est bien notre seule planche de salut. Au lieu de nous inquiéter, elle doit nous rassurer en nous rappelant la patience divine et la miséricorde qui domine le temps. A la prière de sainte Thérèse d’Avila dont nous fêterons à partir du 15 octobre le 5° centenaire de la naissance, demandons à l’Esprit Saint de nous aider à choisir le temps comme un allié pour notre chemin vers Dieu. Ainsi le Père nous attirera à lui dans la force de l’Esprit de Jésus le Christ, notre Seigneur. Amen.

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd