Homélie du 26° dimanche du T.O (28 septembre) : le salut, pas sans nous !

Textes liturgiques : Ez 18, 25-28 ; Ps 24 ; Ph 2,1-11 ; Mt 21, 28-32

Dieu ne nous sauve pas sans nous. Le salut que le Christ est venu nous apporter n’est pas un coup de baguette magique extérieur à nos vies. Le salut est un don à accueillir librement. Si cette « conduite » de Dieu nous semble « étrange », comme dans la 1re lecture, c’est que nous avons bien besoin de nous ouvrir à ses manières de faire. Les textes de ce dimanche nous y aident en soulignant deux attitudes nécessaires pour entrer dans les voies de Dieu et accueillir son salut : l’engagement et l’humilité.

Mais avant de regarder ces deux attitudes, il faut remonter un peu avant notre passage d’évangile ; il prolonge en effet un dialogue stérile entre Jésus et les chefs des prêtres accompagnés des anciens. Quand ceux-ci demandaient à Jésus par quelle autorité il accomplissait tant de miracles, celui-ci leur répondit par une question préalable : « À mon tour, je vais vous poser une question, une seule ; et si vous me répondez, je vous dirai, moi aussi, par quelle autorité je fais cela : Le baptême de Jean, d’où venait-il ? du ciel ou des hommes ? » Mais les interlocuteurs, ayant calculé le risque de chaque réponse, optèrent pour le désengagement : « Nous ne savons pas ! » Eux qui n’ont pas cru dans le baptême de Jean ont peur de la foule et préfèrent s’abstenir de prendre position.

Jésus l AmiJésus est donc face à un mur : des cœurs endurcis semblables à des citadelles imprenables. Mais le Seigneur est venu pour tous les hommes, y compris pour ces religieux arrogants ; aussi, au lieu de les laisser prisonniers de leur suffisance, il cherche à fissurer la dureté de leurs protections. Il opère par un détour, celui d’une mini-parabole, celle de deux fils. Stratégie de l’Amour pour impliquer ses interlocuteurs qui, enfin, oseront prendre parti : « Lequel des deux a fait la volonté du père ?’ Ils lui répondent : ‘Le premier’.  » Le Seigneur a enfin un mot de leur part pour rebondir et toucher leur cœur, une affirmation pour opérer un électrochoc intérieur. Et la Parole de Dieu agit alors dans toute sa force et avec son tranchant solennel : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. » Vous qui pensiez être les premiers, vous êtes délogés par ceux que vous méprisez tant ; ils ont pourtant pour eux d’avoir fait preuve d’engagement et d’humilité.

Engagement d’abord. A la différence de ces hommes qui sont piégés par le calcul de ce qu’ils doivent dire, tels des rhétoriciens sans conscience, les prostituées et les collecteurs d’impôts se sont engagés sur un chemin de conversion à la suite du Baptiste. Engagés à croire, tout simplement. Certes leur vie semblait dire ‘non’ à Dieu, car leur conduite enfreignait sa Loi, mais ils ont eu la liberté de changer, de se convertir, de changer leur ‘non’ en ‘oui’. Certes ‘il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis’ mais il ne s’agit pas de cela ! Il s’agit d’un vrai engagement pour ces personnes qui avaient ceci de particulier : elles vivaient à la marge de leur société religieuse et portaient le poids de leur péché. Elles avaient donc une vive conscience de leur besoin de salut. Tandis que les chefs des prêtres et les anciens étaient des notables religieux au centre des réseaux du pouvoir et du savoir, avec l’illusion d’être assurés du salut. Pourtant Jésus l’a déjà dit sur la montagne : « Ce n’est pas en me disant : ‘Seigneur, Seigneur !’ qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux.  » (Mt 7, 21) L’enjeu de la parabole des deux fils, comme de tout l’Evangile, n’est pas tant la parole donnée que l’engagement concret à la suite de Jésus.

Ceci est un enseignement important pour nous : croire, ce n’est pas tant avoir un sentiment intérieur religieux ; ce n’est pas non plus pouvoir dire ‘moi, je crois en Dieu’ devant les autres ; c’est faire la volonté du Père, c’est-à-dire engager sa vie à la suite de Jésus pour réaliser ce qui est juste, ce qui est bon. La foi chrétienne implique toute la personne : corps, âme, esprit. Elle s’atteste dans les actes plus que dans les paroles, même si les paroles comptent. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, que nous allons fêter mercredi, le dit très bien quand elle confie : « Je ne méprise pas les pensées profondes qui nourrissent l’âme et l’unissent à Dieu, mais il y a longtemps que j’ai compris qu’il ne faut pas s’appuyer sur elles et faire consister la perfection à recevoir beaucoup de lumières. Les plus belles pensées ne sont rien sans les œuvres. » (Ms C 19v) Nous ne sommes pas justifiées par nos pensées, ni par nos paroles mais par notre foi en tant qu’elle s’incarne dans un engagement à marcher sur le chemin de l’Evangile.

Cet engagement nous ouvre alors un chemin d’humilité. Nous reconnaissons que nous avons besoin du salut de Dieu, que par nous-mêmes, nous ne pouvons pas être justes, ajustés à la volonté de Dieu. Nous remettons en cause nos jugements sur les autres et sur nous-mêmes. Les premiers dans le Royaume de Dieu ne seront certainement pas ceux que nous pressentons. Dieu regarde le cœur et non pas les catégories humaines, fussent-elles religieuses. Quand nous commençons à tomber dans la bienpensance religieuse, quand nous transformons nos communautés en clubs de censeurs ecclésiastiques, nous pouvons commencer à trembler… car nous falsifions l’Evangile. Comprenons donc que l’humilité n’est pas la « vertu des faibles, mais des forts, de ceux qui n’ont pas besoin de maltraiter les autres pour se sentir importants. » (Pape François, Evangelii Gaudium 288) De ceux qui ne méprisent pas les petits pour se justifier eux-mêmes. De ceux qui ne cherchent rien d’autre que la vérité. Elle qui se dévoile notre chemin de vie.

Sur ce chemin de l’engagement et de l’humilité, nous ne sommes pas seuls. Nous avons un Ami qui est aussi un modèle ; c’est le 3e fils qui n’est pas mentionné dans la parabole. Ce fils qui dit ‘oui’ pour travailler à la vigne de son père et y va effectivement. Celui qui, à la différence de tous les autres, n’est pas ‘oui’ et ‘non’ mais dont la vie entière est un seul ‘oui’ au Père (cf. 2Co 1,19). Jésus, le Fils qui a fait la volonté du Père jusqu’au bout. Jésus qui s’est engagé pleinement pour nous. Jésus qui a quitté sa première place dans le Royaume et s’est anéanti pour prendre celle de serviteur. Jésus qui est devenu semblable à nous et n’a pas usé de ses prérogatives. Jésus qui a mangé avec les pécheurs, les collecteurs d’impôts et les prostituées. Jésus qui n’a rien à prouver ni à défendre mais tout à donner. Voilà le fils véritable qui nous ouvre le chemin de l’humilité. C’est à sa suite qu’il faut nous engager.

Dieu vient nous sauver en son Fils. Il n’attend qu’un oui de notre part ; celui qui nous engage vraiment ; celui qui nous dévoile la grandeur de l’humilité ; celui qui nous transforme vraiment en fils et filles de Dieu. N’hésitons plus, rejoignons la vigne du Seigneur !

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd