Homélie pour Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : 1er octobre 2017

donnée au couvent d’Avon

Textes  : Isaïe 66 10–14 ; Ps 131 ; Matthieu 18 1–5

Mais pourquoi donc Jésus bénit-il son Père d’avoir caché les mystères du Royaume aux sages et aux savants pour les dévoiler seulement aux tout-petits ? Dieu prendrait-il plaisir à se cacher de ceux qui cherchent la vérité ? Le prophète Isaïe semble le suggérer quand il écrit : « Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël sauveur. » (Is 45,15) Le grand savant qu’était Blaise Pascal a profondément médité cette affirmation de l’Ecriture : « Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon (…). Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusques à l’Incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. (…). Et enfin (…), il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’Eucharistie. » (Lettre à Melle de Roannez du 29 octobre 1656, Œuvres complètes IV, éd. J. Mesnard, p. 1035 sq.) Oui Dieu se cache et même lorsqu’il se révèle totalement en son Fils incarné et que celui-ci se donne totalement dans l’Eucharistie, Il nous demeure obscur et caché. Dieu se cache tout en se révélant à nous. Comment faut-il donc comprendre ce paradoxe ? La recherche de Dieu doit-elle nécessairement rester une interminable partie de cache-cache ?

SOD 1001 SaintThérèseofLisieux 790x480Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus nous aide à méditer ce paradoxe à travers une de ses lettres écrites à sa sœur Céline (LT 145) : « Jésus ne veut pas que nous trouvions dans le repos sa présence adorable, Il se cache, Il s’enveloppe de ténèbres. (…) Jésus est un trésor caché, un bien inestimable que peu d’âmes savent trouver car il est caché et le monde aime ce qui brille. » Si le Seigneur nous semble caché, c’est d’abord parce qu’il ne se trouve pas là où nous aimerions le trouver, dans ce qui est brillant et attractif ! C’est particulièrement vrai pour notre temps. Nous aimerions que Dieu soit un produit de consommation de plus, que l’on puisse aisément se procurer d’un doigt sur notre écran en l’ajoutant dans notre panier. Un dieu accessible sans efforts et transparent comme tant d’autres réalités. Mais voilà que le vrai Dieu résiste à nos fantasmes et dévoile nos idoles. Oui Dieu se cache dans les ténèbres : Il nous enseigne ainsi qu’il n’est pas une réalité de plus qui appartient à notre monde. Il est le Seigneur qui ne se confond pas avec les biens de ce monde.

Thérèse poursuit sa méditation. « Ah ! si Jésus avait voulu se montrer à toutes les âmes avec ses dons ineffables, sans doute il n’en est pas une seule qui l’aurait dédaigné, mais Il ne veut pas que nous l’aimions pour ses dons, c’est Lui-même qui doit être notre récompense. » Voici un autre élément qui précise la pédagogie divine pour notre vie spirituelle. Si Dieu se cache à nous après s’être révélé de manière sensible, ce n’est pas qu’il soit absent mais qu’Il nous enseigne à le chercher pour ce qu’il est. Le trésor, c’est le Christ et non ses dons. Il est le Royaume des cieux en personne. Quand nous ne sentons rien dans la prière, ne disons pas que Dieu est absent. Mettons-nous en route pour le chercher comme la bien-aimée du Cantique des Cantiques qui poursuit celui que son cœur aime. Comprenons que cette dissimulation divine n’est pas une marque de désintérêt à notre égard mais une marque de confiance à ce que notre désir de le chercher soit plus fort que notre doute. Tout dépendra de notre amour et de notre foi. Donc si Dieu se cache, c’est pour faire grandir notre foi et notre amour. Et voilà bien ce qui importe dans la vie spirituelle : grandir en foi, espérance et charité et non courir après telle ou telle expérience sensible. N’ayons pas peur d’entrer dans la logique de ce cache-cache amoureux qui nous transformera  !

Cependant cette recherche active suppose de notre part une attitude semblable à celle du Seigneur. Thérèse cite ici le Cantique Spirituel de saint Jean de la Croix et l’interprète : « Pour trouver une chose cachée, il faut se cacher soi-même, notre vie doit donc être un mystère, il nous faut ressembler à Jésus, à Jésus dont le visage était caché… » Nous ne pouvons pas chercher Dieu n’importe comment. Il faut lui ressembler dans la manière même où nous le cherchons. Thérèse comprend le fait de se cacher soi-même comme notre consentement à ce que notre propre vie demeure un mystère à nos propres yeux. Saint Paul l’avait dit : « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. » (Col 3,3) Pour chercher le Seigneur en vérité, nous devons renoncer à l’idéologie de la transparence et entrer dans le mystère de la vie. Nous ne pouvons pas nous approcher de Dieu en pensant contrôler notre vie par l’intelligence. Il nous faut entrer dans une certaine obscurité, un non-savoir. Si le mystère divin est caché aux savants, ce n’est pas parce qu’il est irrationnel mais parce que la sagesse divine n’est pas le prolongement du savoir humain. La lumière du Christ apparaît quand nous acceptons de ne pas contrôler Dieu par notre tête. Si le savoir est le fruit de notre travail, la sagesse divine est un don à recevoir. Il faut être petit pour recevoir. Petit comme Jésus l’est. Petit comme Thérèse a appris à le devenir pour tout recevoir de ce Dieu tout amour.

Ainsi si Dieu se cache à nos yeux, ce n’est pas par manipulation perverse de sa part mais pour nous protéger de notre orgueil et nous permettre de le chercher et de le trouver. L’Évangile nous l’affirme : si nous cherchons Dieu avec loyauté et persévérance, Il se laissera trouver. Et la grande Thérèse de Jésus, la Madre d’ajouter : « Si vous prenez l’habitude d’avoir [le Christ] près de vous, s’il voit que vous agissez ainsi par amour et que vous vous efforcez de lui plaire, vous ne pourrez plus, comme l’on dit, vous défaire de lui. Il ne vous abandonnera jamais. » (Chemin de perfection 26,1) Réjouissons-nous donc que le Seigneur se cache afin de mieux nous attirer à Lui ; nous pouvons ainsi exercer notre foi vive en persévérant dans la prière. Cette pensée de Pascal nous pousse aussi à l’action de grâces qui rejoint celle de Jésus dans l’évangile : « Au lieu de vous plaindre de ce que Dieu s’est caché vous lui rendrez grâces de ce qu’il s’est tant découvert et vous lui rendrez grâces encore de ce qu’il ne s’est pas découvert aux sages superbes indignes de connaître un Dieu si saint. » (Dossier de travail Laf. 394, Sel. 13).

Que cette méditation du mystère caché de Dieu nous invite donc à renouveler notre désir de le chercher de la manière dont Il le voudra mais aussi d’intercéder pour les savants qui ne le cherchent pas encore. Que l’humilité de Jésus les fasse basculer, et nous avec, dans une quête amoureuse qui conduit à l’union divine. Amen

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd(Couvent d’Avon)