Homélie pour St Jean de la Croix - 14 décembre 2009

donnée au Carmel de Montmartre

Lectures de la messe au Missel du Carmel : Isaïe 43, 1-5 ; Ps 138 ; Romains 8, 14-18, 28-30 ; Jean 17, 17-26

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Je sais une source, qui jaillit et s’écoule

Mais c’est au profond de la nuit.

Cette source éternelle, elle reste cachée

Mais je n’ignore pas d’où elle prend naissance,

Et c’est au profond de la nuit.

Ainsi s’exprime saint Jean de la Croix au début de sa poésie sur La Source. Un jour, dans un de nos couvents, nous avions invité l’évêque du diocèse à l’occasion de la solennité d’une sainte du Carmel. S’adressant à l’assemblée au début de la célébration, avec quelque malice dans le regard et dans la voix, il dit ceci : « Comme évêque de ce diocèse, de cette grande ville, je n’attends rien des frères carmes, je n’ai pas besoin d’eux. Un carme ne sert à rien. » Puis reprenant la parole, avec plus de sérieux, mais sans se départir de son sourire complice (en direction des frères), il poursuit : « Bien au contraire, j’ai absolument besoin des frères carmes. Au cœur de la ville, ils sont les gardiens d’une source à laquelle on peut venir se désaltérer. » En tant « qu’acteurs de ce service » pour l’Eglise et le monde nous pourrions prolonger cette réflexion d’évêque et dire : en effet, l’activité principale des frères et sœurs du Carmel (religieux et laïcs) consiste à réamorcer les sources par l’oraison, à réalimenter ces nappes phréatiques, ces profondeurs de l’homme toujours exposées au risque de dessèchement, et cela, en puisant l’eau auprès de Celui qui est la Source, le Christ. Notons que la source est cachée, de même que ceux qui la captent et l’entretiennent, qui acheminent l’eau jusqu’aux habitations. Qui d’ailleurs, dans une grande ville comme Paris, s’interroge sur la provenance de l’eau qu’il boit ? Le Carmel s’est en quelque sorte disposé à ce service caché. Bien qu’il n’en ait pas le monopole, l’Eglise lui reconnait ce charisme particulier depuis des siècles. Aussi avons-nous à persévérer, à nous encourager, filles et fils du Carmel à demeurer fidèles à cette belle vocation.

Cette Source inépuisable (le Christ) offre ainsi une eau qui régénère. Dans le Cantique spirituel A, recourant à une autre image, saint Jean de la Croix évoque ce caractère inépuisable : « Ce qui est dans le Christ est inépuisable ! C’est comme une mine abondante remplie d’une infinité de filons avec des richesses sans nombre ; on a beau y puiser, on n’en voit jamais le terme. Bien plus, chaque repli renferme ici et là des richesses nouvelles… » Ces eaux sont riches, positives ; leurs vertus se situent aux antipodes des eaux tumultueuses et dangereuses des fleuves en crue qu’évoque le texte d’Isaïe que nous venons d’entendre (Isaïe 43, 2) ; précisément parce qu’au cœur de l’oraison, la Présence du Seigneur, semblable à une eau bienfaisante, rafraîchit, désaltère, réhydrate l’âme et le cœur du croyant. Dans la version B du Cantique Spirituel (12, 3), la foi est comparée à « une source, parce qu’elle verse à flots dans l’âme tous les biens de l’ordre spirituel. Le Christ Notre Seigneur a lui-même appelé la foi une source lorsque, appelant la Samaritaine, il dit que ceux qui croiraient en lui auraient en eux-mêmes une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle (Jn 4, 14) » ; et celui qui en boit n’a plus jamais soif. L’oraison : instrument au service du renouvellement de cette source ! La source, comme une image de la foi !… Un autre symbole, également cher à saint Jean de la Croix transparaît à la fin du psaume 138, (versets 11-12) que nous avons chanté : il s’agit du thème de la nuit. Dans sa poésie de la Nuit Obscure (str. 3), le saint nous dit ceci : « …Et je n’apercevais rien pour me guider que la lumière qui brûlait dans mon cœur. ». Commentant ce poème Jean de la Croix nous dit : en quelque sorte, « on oblige l’âme à marcher dans l’obscurité et la pureté de la foi ». Et précise, plus loin : « Cette nuit obscure du feu d’amour, tout en purifiant l’âme dans les ténèbres… l’éclaire peu à peu dans les ténèbres. »

Nous voici exactement à dix jours de la Nuit de Noël, et c’est vraiment une aubaine et une grâcede fêter saint Jean de la Croix, d’être au contact de ses écrits dans ce contexte de l’Avent, si proche de la Nativité. Pour Jean, la nuit correspond à la nuit spirituelle de la foi, éclairée cependant de l’intérieur par cette même foi, qui, appuyée sur le Christ, est semblable à un flambeau, à un feu ; la foi éclairant comme de l’intérieur le chemin (« Au milieu d’une nuit obscure étant d’amour enflammé » écrit-il). Le type de nuit que l’on évoquera et chantera la veille de Noël est d’un autre ordre : il s’agit de « la nuit du péché » (Cf. Edith Stein, Le mystère de Noël), du refus de Dieu et plus encore de l’ignorance, de la souffrance des hommes privés de la pleine connaissance du Seigneur. Ainsi, « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière, sur les habitants du pays de la mort une lumière a resplendi. » (Isaïe 9, 1). Puissions-nous unifier ces deux nuits, les aborder de façon complémentaire, comme deux solidarités à vivre avec l’humanité : la nuit qui relève du combat spirituel, selon Jean de la Croix (et beaucoup mènent de rudes combats), et celle qui nous rend proches « des joies et des espoirs, (et surtout) des tristesses et des angoisses des hommes de ce temps » (Vatican II, GS 1). A l’invitation du Christ dans l’évangile de ce jour, puisse « notre unité », notre communion « être parfaites » afin de nous tenir devant Dieu pour tous ceux qu’Il nous a donnés à aimer et accueillir dans notre prière (Jn 17, 23-24).

Demandons à saint Jean de la Croix, qui a tant médité le mystère de l’Incarnation d’intercéder pour nous. Reprenons ses propres paroles (Romance 5, lignes 15-22) pour nourrir l’attente de la Naissance du Sauveur :

Les uns disaient : ‘Oh ! Si venait de mon temps la joie !’

D’autres : ‘Achève, Seigneur, celui que tu dois envoyer, envoie-le’.

D’autres : ‘Oh ! Si enfin tu déchirais les cieux, et je verrais de mes yeux que tu descendes, et ma plainte cesserait !.

Amen.

fr. Gérard-Marie