Homélie pour St Jean de la Croix - 14 décembre 2011

donnée au Carmel de Montmartre

Saint Jean de la Croix

Quel saint sommes-nous venus contempler ce matin où nous célébrons la fête de saint Jean de la Croix ? « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ?… Alors qu’êtes vous allés voir ? » (Lc 7,24) Que représente-t-il pour nous ? Un homme inaccessible ? Vous avez entendu la prière de collecte de cette messe : « un renoncement total à lui-même, un extraordinaire amour de la Passion ». Autant sainte Thérèse de Jésus nous apparait bien humaine, on la voit se recréer, se battre contre les différentes instances officielles de son temps qu’elles soient ecclésiales ou politiques et il y a aussi la profusion de ses extases et de ses visions qui nous la rend attachante, autant saint Jean de la Croix peut nous apparaître inatteignable – nous avons d’ailleurs peu de données strictement personnelles, peu de lettres – un peu comme un surhomme qui a subi des épreuves, épreuves qui nous semblent bien trop gigantesques pour les modestes carmes et carmélites, laïcs que nous sommes ici dans cette chapelle. Lui si petit nous paraît bien trop grand !

Après sainte Lucie hier qui nous indique la lumière vers laquelle nous marchons, la lumière prenant le pas sur les ténèbres - avant la réforme du calendrier grégorien, au XVIe siècle, la fête tombait le jour du solstice d’hiver dans l’hémisphère nord - la lumière comme cette étoile qui va guider les mages et qui va s’arrêter sur la crèche de Bethléem pour nous faire découvrir la vraie lumière qu’est le Christ. Aujourd’hui, c’est bienfaisant de pouvoir profiter de cette fête de saint Jean de la Croix pour découvrir ce paradoxe qui existe entre les ténèbres et la lumière.

Ainsi, avec son poème de la Nuit Obscure et le commentaire qu’il y a associé – tout le symbolisme de la nuit – saint Jean de la Croix nous permet de découvrir ce paradoxe et cette action déconcertante et triomphante de l’amour dans la nuit. Il faut bien comprendre cette image de la nuit et du rien, du « nada », chez saint Jean de la Croix, c’est la découverte de la présence si profonde, si intime, si mystérieuse, que toute autre considération ne pourrait que nous en distraire, nous en détourner. Si nous essayons de réfléchir, de corriger notre vie, de la guider, de la reprendre en main, nous allons immanquablement faire passer nos conceptions, nos idées toutes faites, alors qu’il faut se laisser guider par Dieu seul, par le mystère de Dieu. Pour pouvoir accéder à ce que l’œil ne sait pas voir, à ce que l’oreille ne peut pas entendre, il faut se dépouiller de tous nos préjugés, de toutes nos idées préconçues, pour entrer au-delà dans le mystère. Toute relation, et la relation avec Dieu en particulier, est une relation avec l’Autre, et nous ne pouvons le découvrir tel qu’il est, qu’en sortant de nous-même, c’est pourquoi, l’âme est sortie sans être aperçue, et en faisant taire en nous ce qui est trop subjectif, afin de pouvoir percevoir ce murmure de la voix de Dieu. Tel est le sens du rien, et de cette nuit dont parle saint Jean de la Croix. Une nuit qui nous ouvre à la lumière comme il le chantera ensuite avec éclat dans son Cantique Spirituel. Alors que dans le poème de la Nuit, saint Jean de la Croix chante le bonheur qu’il a eu de sortir dans l’obscurité, dans celui du Cantique, au tout début, dans les premières strophes, il se plaint alors du manque de lumière et de visions.

Plus loin, dans ce même Cantique Spirituel, pour traduire une expérience en soi ineffable, saint Jean de la Croix use de figures, comparaisons qui laissent déborder les richesses de son union d’amour avec Dieu, car tout se joue dans l’amour, de Dieu pour l’âme et de l’âme pour Dieu. Il faut se laisser porter par le jeu de la poésie, par le chant d’une âme qui vit cet amour intensément. On est submergé par le nombre des images, leur audace, surpris par la facilité avec laquelle on passe de l’une à l’autre, contrepoint de la profusion des textes de l’Écriture. C’est une véritable symphonie qui montre toute la beauté de la rencontre entre l’âme et Dieu à l’image de Noël qui approche où Dieu vient rencontrer notre humanité.

En ce temps d’Avent, entre ombres et lumières, saint Jean de la Croix vient réveiller nos sens, les faire vibrer tour à tour : les parfums, la nourriture, les embrassades, les yeux grands ouverts et les oreilles charmées et cela, malgré la nuit, bien que de nuit… Puissions-nous au cours de cette Eucharistie éveiller notre cœur à sa présence, faire de notre cœur pendant ce temps d’Avent comme un tabernacle, une crèche pour accueillir celui qui vient naître pour nous, celui qui vient naître en nous. Amen.

fr. Christophe-Marie, Prieur du couvent de Paris