Homélie pour St Jean de la Croix - 14 décembre 2013

donnée au couvent de Paris

Lectures de la messe au Missel du Carmel  : Isaïe 43, 1-5 ; Ps 138 ; Romains 8, 14-18, 28-30 ; Jean 17, 17-26

Jean de la Croix La joie de l’évangile, tel est le titre de l’exhortation apostolique que le pape François nous a adressée il y quelques semaines. Il commence par y présenter cette joie. Ce n’est pas la joie d’un soir ou d’un matin éphémère, ni une joie de facilité : c’est la joie qui habite le cœur et la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Parce qu’elle est un fruit de la vie avec Jésus, elle nait et renait toujours et elle appelle à être partagée avec d’autres. Le pape nous exhorte à témoigner de l’évangile avec joie.

Nous le voudrions bien mais comment faire ? La joie n’est pas toujours présente au rendez-vous et elle ne se produit pas à volonté. Comment faire pour que l’annonce de l’évangile par nos actes et nos paroles ne soit pas seulement l’accomplissement d’un devoir mais la manifestation du désir de faire participer la joie de vivre avec Jésus ? A la question le pape répond par un appel : « J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ. » « Chaque chrétien », « aujourd’hui même » ! Chacun de nous ici présent est concerné. Sachant qu’il ne s’agit pas d’en rester à de belles intentions le pape ajoute : j’invite chacun au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par le Christ, de le chercher chaque jour sans cesse. L’invitation porte sur un double mouvement : se laisser rencontrer par le Christ et le chercher sans cesse. Par son incarnation, le Christ est le premier à venir à notre rencontre, mais nous avons à le chercher pour l’accueillir et vivre de lui. C’est le dynamisme de l’Avent où nous sommes tendus vers Celui qui vient nous faire partager sa vie et sa joie.

En ce jour de fête et en écho à cette invitation du Pape, j’entends cette parole de Jean de la Croix dans son livre « La vive flamme d’amour ». « Il faut savoir que si l’âme cherche Dieu, son bien Aimé la cherche bien davantage  » (Vive Flamme d’amour 3, 29). Le Bien Aimé, c’est le Christ. Il te cherche avant que tu ne le cherches, il te précède radicalement de son amour car il te donne l’existence comme nous l’avons entendu prophète Isaïe parlant au nom du Seigneur : « C’est moi qui t’ai créé, Jacob, qui t’ai formé, Israël  ». Cherche donc le Christ en mettant ta confiance en lui, car lui sait le prix de la rencontre d’amour qu’il désire tant nouer avec toi. C’est pour cela qu’il vient à toi.

Comment traduire en actes cette décision que le pape nous appelle à prendre ? Que pouvons nous faire concrètement pour nous laisser rencontrer par le Christ et le chercher ? Nous choisissons deux points que Jean de la Croix tient à cœur. Chercher le Christ, c’est le choisir, lui accorder la préférence, et donc prendre une distance par rapport à toutes les tendances qui nous centrent sur nous-mêmes plutôt que sur les autres et sur le Christ ; le saint en évoque quelques unes : tendance à la vanité, à la paresse, à la sensualité, la liste pourrait s’allonger et chacun peut faire la sienne. Cela permet ensuite d’appliquer un premier conseil : avoir le souci habituel de ressembler au Christ en toutes choses, se conformant à sa vie qu’il faut regarder afin de pouvoir l’imiter et se comporter en tout comme il l’aurait fait lui-même. Avoir le souci habituel de ressembler au Christ est une entreprise qui doit être le fruit d’une décision, mais il importe de demander à l’Esprit Saint de venir aviver et entretenir en nous ce désir pour que l’amour soit l’âme de cette recherche du Christ. Et où regarder le Christ afin de pouvoir l’imiter ? En priorité dans les saintes Écritures qui l’annoncent et le révèlent, et singulièrement les évangiles. Regarder le Christ, dans l’évangile, le saint y insiste dans un passage de son livre la Montée du Carmel (livre II,chapitre 22). Il évoque le désir que nous pouvons avoir de recevoir de Dieu des lumières, des consolations dans nos moments difficiles : si seulement Dieu m’adressait en direct une parole, si seulement il se faisait voir à moi, ne serait-ce qu’un instant ! Et Jean de la Croix fait alors parler Dieu, le Père s’adressant à chacun de nous :

« Je t’ai déjà dit toutes choses en ma Parole qui est mon Fils, je ne puis rien te dire de plus. Regarde le parce qu’en lui j’ai tout dit et tout révélé, et tu trouveras en lui plus que tout ce que tu demandes et désires. Je te l’ai donné pour frère, pour compagnon, pour maître, pour prix et pour récompense. Depuis le jour où je suis descendu sur lui avec mon Esprit sur le mont Thabor en disant : ’Celui-ci est mon Fils bien aimé, écoutez-le’. » Jean de la croix insiste : regarde-le dans son humanité, car l’Apôtre Paul dit encore : « dans le Christ demeure corporellement toute la plénitude de la divinité ».

Un des moyens de chercher le Christ, c’est bien de prendre le temps de demander la grâce de l’Esprit Saint pour ouvrir ensuite son évangile en osant croire que le Christ vient vers nous à travers ce texte qui est l’inscription écrite de sa Parole. Regarder le Christ, ce n’est pas jeter sur lui un regard furtif, c’est poser, déposer son regard sur lui, paisiblement, amoureusement et se laisser regarder par lui puisqu’il vient à notre rencontre. Ainsi, dans l’évangile de ce jour : « A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père… », regarder Jésus lever les yeux au ciel et l’écouter prier : « Père saint garde mes disciples dans la fidélité à ton nom pour qu’ils soient comme nous-mêmes ». Il s’agit de poser un regard de foi qui ne cherche pas à saisir, à posséder une image du Christ, et d’écouter une parole en cherchant à la comprendre tout en sachant qu’elle recèle infiniment plus que ce que nous pouvons en saisir immédiatement. « Car dans le Christ corporellement demeure toute la plénitude de la divinité » (Col 2,9)

A celui qui cherche le Christ pour s’unir à lui et se comporter comme lui, Jean de la Croix propose un autre lieu de rencontre. S’appuyant sur la Parole de Dieu, il déclare : « Il faut remarquer que le Christ, le Verbe, Fils de Dieu, avec le Père et l’Esprit Saint est caché dans l’être intime de l’âme. Par conséquent il faut que l’âme entre en elle-même dans un grand recueillement. C’est là qu’il faut le chercher avec amour. » Ici le saint ne peut retenir un cri : « Ô âme la plus belle entre les créatures, toi qui désires tant connaître le lieu où se trouve ton Bien Aimé, voilà qu’on te dit que tu es toi-même la demeure où il habite ; c’est là un sujet de grande joie pour toi de voir que celui qui est ton bien et ton espérance est si près de toi qu’il est en toi ou pour mieux dire que tu ne peux exister sans lui. Ce que dit st Paul : ’vous êtes le temple de Dieu’. Puisque tu le possèdes si proche, réjouis-toi et sois dans l’allégresse avec lui en ton recueillement intérieur ; désire-le là, adore-le là ». (Cantique spirituel B, str. 1,8)

« Il y a seulement une difficulté », ajoute jean de la Croix « c’est que bien qu’il soit en toi, il est caché. Puisque celui qu’aime mon âme est en moi, comment se fait-il que je ne le trouve ni ne le sente ? » La difficulté est bien réelle. Pour y faire face, le saint indique un comportement possible : « Pour trouver ce qui est caché, il faut te cacher soi-même… Choisir de s’éloigner des créatures, te cacher dans la retraite intérieure de ton esprit et fermant sur toi la porte, prier ton Père qui est dans le secret. Courage donc, ô belle âme. Puisque tu sais maintenant que le bien aimé que tu désires demeure caché en ton sein, efforce toi de rester bien caché avec lui.  »

Ne cherche pas à le sentir, à le saisir, à le retenir : place toi plutôt sous son regard et murmure en ton cœur et répète avec amour les paroles qu’il t’adresse : « Ne crains pas car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom. Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime. Ne crains pas car je suis avec toi ».

« J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ. » A nous de répondre en demandant les uns pour les autres d’avoir le souci habituel de ressembler au Christ en toutes choses, se conformant à sa vie qu’il faut regarder afin de pouvoir l’imiter et se comporter en tout comme il l’aurait fait lui-même » Un amour qui se récapitule dans l’amour du Père et le don de notre vie aux autres. Sur ce chemin exigeant, laissons chanter dans notre cœur « Il faut savoir que si l’âme cherche Dieu, son Bien Aimé la cherche bien davantage ».

fr. Dominique Sterckx