Homélie pour St Jean de la Croix 2015 : se taire et agir

donnée au couvent de Paris

Lundi 14 décembre 2015 – N. P. saint Jean de la Croix– Couvent de Paris

Textes liturgiques : (Is 43, 1-3a.4-5 ; Ps 138 ; Rm 8, 14-18.28-30 ; Jn 17, 11b.17-26)

Dans la nuit du 13 au 14 décembre 1591, au temps de l’Avent, au couvent des carmes d’Ubeda, en Andalousie, le frère Jean de la Croix, couvert d’ulcères, pose sur ses lèvres le crucifix qu’il tient en ses mains et dit paisiblement : « Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit », ces mêmes mots que Jésus avait adressés à son Père sur la croix. Ceci fait, frère Jean expire. Enfin était venue l’heure si longtemps désirée et si ardemment préparée de l’ultime rencontre avec le Christ tant Aimé. Pour nous en ce Temps de l’Avent, l’heure est aussi à préparer notre rencontre avec celui qui est venu et qui vient maintenant. La liturgie n’a cessé de nous le rappeler en reprenant comme en un refrain : ’Préparez les voies du Seigneur, rendez droit ses sentiers’. Comment avons nous répondu concrètement à pareille interpellation ? Comment pouvons-nous y répondre ?

26716 382811899220 227007364220 3884900 418036 nEn ce jour où notre attention se porte sur saint Jean de la Croix que pourrions-nous imaginer qu’il réponde à pareille question qui ne lui était pas étrangère ? Que pourrions recevoir de lui, ce soir, qui éclaire notre nécessaire préparation à la venue du Sauveur ? Un premier texte bien connu, qui est en fait une parole, vient à l’esprit. « Au soir, tu seras jugé sur l’amour. Apprends à aimer comme Dieu veut être aimé et laisse-là ce que tu es. » Pour se préparer à la fin du jour ou à la fin de la vie, l’important est de prêter attention à Dieu et d’apprendre à l’aimer comme il désire être aimé, et non pas de nous centrer sur nous-mêmes, sur ce que nous sommes, ce que nous valons, ce que nous méritons. C’est dire en d’autres termes ce qu’énonce le premier commandement. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être ».

Oui, mais encore ? Aimer Dieu comme il désire être aimé, de tout son être, comment cela peut-il se traduire dans le concret de nos journées et la variété de nos occupations ? Un autre texte de Jean de la Croix offre une réponse, d’un tout autre genre. Il ne s’agit plus d’une brève parole mais d’une lettre qu’il a écrite 4 ans avant sa mort, aux sœurs du Carmel de Beas, situé dans la même région d’Andalousie. Elles s’étaient plaintes : depuis quelque temps elles n’avaient pas reçu de lui, comme à l’accoutumée, une de ces lettres qui leur faisait tant de bien. Le frère Jean qui avait toujours entretenu avec elles des relations affectueuses leur répond en ces termes.

« Jésus-Marie soient en vos âmes, mes filles dans le Christ. Votre lettre m’a beaucoup consolé ; que le Seigneur vous le rende. Si je ne vous ai pas écrit, ce n’est pas par manque de bonne volonté, car je désire vraiment votre plus grand bien, mais parce qu’il me semblait qu’il y avait assez de choses dites et écrites pour faire ce qui a de l’importance. Et ce qui manque, si quelque chose manque, ce n’est pas d’écrire ou de parler, ce que l’on ne fait que de trop, le plus souvent, mais de se taire et d’agir. » Se taire et agir, voilà ce qui manque, le plus souvent, dit Jean, car il faut évidemment discerner. Jean s’adresse en effet à des carmélites dont la vocation se vit en communauté de prière, le plus souvent dans la solitude et le silence. Des personnes qui vivent seules dans le monde ont plus besoin d’échanges de paroles que les carmélites et selon le tempérament et de l’inclination naturelle de certaines personnes il leur sera bon de parler davantage au lieu de se réfugier, pour ne pas dire fuir, dans le silence.

Ceci entendu, à l’invitation à se taire et agir, le frère Jean ajoute : « parler distrait, alors que se taire et agir recueille et donne des forces à l’esprit. C’est pourquoi lorsque la personne sait ce qu’on lui a dit pour son avancement, elle n’a plus besoin ni d’écouter, ni de parler, mais seulement de mettre en pratique pour de bon, en silence et avec attention, humilité, charité. Qu’elle ne se remette pas en quête de choses nouvelles qui ne servent qu’à satisfaire le désir au-dehors, sans néanmoins pouvoir le satisfaire, et qui laissent l’esprit faible et sans force intérieure. Alors rien ne profite comme il arrive à celui qui mange sans avoir digéré les premiers aliments : la chaleur naturelle se répartit sur trop de nourriture à la fois et n’a pas la force de tout convertir en substance. » Les connaissances de physiologie du frère Jean sont sommaires mais l’exemple donné est parlant.

L’insistance sur la nécessité d’agir à partir de la parole entendue fait directement écho à l’Evangile entendu dans la liturgie au début de ce temps de l’Avent : « Celui qui entend mes paroles et ne les met pas en pratique est comparable à un homme qui a bâti une maison sur le sable : le torrent s’est jeté contre elle et aussitôt elle s’est effondrée » (cf. Mt 7). Ce sont nos actes qui donnent à la Parole entendue de porter du fruit. Par deux fois frère Jean a uni les deux termes, se taire et agir, l’un et l’autre : c’est une manière d’être davantage présent à ce que l’on fait, pour mieux le faire avec amour, au lieu de se perdre dans des paroles inutiles ou dans le bavardage intérieur… avec soi-même. Quelques lignes plus loin, Jean note brièvement : « On m’a fait comprendre que l’âme toujours prête à parler est fort peu attentive à Dieu. Quand elle a cette attention, elle se sent attirée au-dedans à garder le silence. Dieu préfère que l’âme se réjouisse en lui plutôt qu’en toute créature quelle qu’elle soit et quelque utilité qu’elle lui apporte. » Puisse l’Esprit Saint nous le faire également comprendre.

Jean achève maintenant son message : « Je me recommande à vos prières. Soyez sûres que ma charité, si faible soit-elle, vous est toute consacrée. D’ailleurs il m’est impossible d’oublier celles auxquelles je dois tant dans le Seigneur. Qu’il soit avec nous tous. Amen. » Puis il signe, mais ajoute un dernier mot à ses sœurs Carmélites : « Rien ne nous est plus nécessaire que de garder en présence de ce grand Dieu le silence des désirs et celui de la langue. Le seul langage qu’il entende est le silencieux amour ».

La phrase est évocatrice, ne cherchons pas à trop à l’expliquer pour qu’elle garde quelque chose du mystère de la rencontre entre l’âme et Dieu, d’autant plus que l’abondance des paroles n’est pas de mise pour parler du silence. Elle peut toutefois nous être utile en cette fête célébrée en ce temps de l’Avent. Jean de la Croix nous invite à demeurer en présence de Dieu, dans un silence intérieur et extérieur autant que faire se peut, pour mettre en pratique et faire avec amour ce que l’on sait être la volonté de notre grand Dieu et Seigneur : aimer Dieu en premier et ce qui en est inséparable, aimer le prochain. Au soir tu seras jugé sur l’amour.

Et tout au long de la vie, quand il nous est donné d’être en présence de Dieu, dans la foi, rien n’est plus nécessaire que le silence intérieur des pensées et des sentiments. Le langage que Dieu entend alors avec prédilection est celui du « silencieux amour », qui ne requiert plus de parole extérieure ou intérieure. Il est cette vive flamme, silencieusement brûlante, que l’Esprit Saint est venu allumer au plus intime de nous-mêmes.

fr. Dominique Sterckx, ocd (Paris)