Homélie pour St Jean de la Croix : « tu as du prix à mes yeux et je t’aime »

donnée au couvent de Paris

Lundi 15 décembre 2014 – N. P. saint Jean de la Croix– Couvent de Paris

Textes liturgiques : (Is 43, 1-3a.4-5 ; Ps 138 ; Rm 8, 14-18.28-30 ; Jn 17, 11b.17-26)

« Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime  » dit le Seigneur : nous l’avons entendu par la bouche du prophète Isaïe dans notre première lecture. «  Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime  » : notre Père saint Jean de la Croix cite une fois cette parole de l’Écriture, dans son Cantique spirituel, pour évoquer la merveille de l’union entre Dieu et l’âme, le croyant qui entre en relation avec Dieu. En se voyant enrichie des biens de Dieu, l’âme-épouse est portée à faire cette prière : « Ne me méprise pas / car si tu m’as trouvée le teint brun, / tu peux bien maintenant m’estimer / puisque tu m’as regardée / et qu’en moi tu laissas grâce et beauté » (Cantique spirituel B 33).

Jean de la Croix 2 Autrement dit, l’âme enjoint ici Dieu lui-même de lui accorder considération et estime, non pas en vertu des propres qualités de l’âme, mais bien plutôt en vertu du don que Dieu lui-même lui a déjà fait : « Tu peux bien maintenant m’estimer / puisque tu m’as regardée / et qu’en moi tu laissas grâce et beauté ». « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime  », c’est ce que le Seigneur redit à chacun de nous : tu as de la valeur parce que je t’aime, parce que je t’ai aimé, « c’est moi qui t’ai créé », « je t’ai racheté ».

Une telle certitude de foi permet de traverser les eaux sans craindre d’être submergé par les torrents dont parle Isaïe. Une telle certitude de foi permet de marcher au milieu du feu, sans être brûlé par la flamme. Certainement aussi, avoir traversé des eaux tempétueuses et en être rescapé, avoir traversé la flamme et y être arraché, cela forge en nous cette foi en l’amour inconditionnel de Dieu, qui nous donne de tenir debout. Pour Jean de la Croix, tout au long de sa vie, cette certitude a été forgée au creuset de la pauvreté, de la misère. Misère matérielle de sa petite enfance, qu’il passe, balloté sur les routes jusqu’à ce que sa mère, veuve, trouve un lieu où s’établir afin d’obtenir un travail et de profiter des secours de l’assistance publique. Pauvreté spirituelle des premières années de sa vie religieuse au Carmel, où une formation universitaire décevante lui fait éprouver la tentation de partir sur les chemins de la Chartreuse. Violence de la persécution imposée par certains de ses propres frères, qui l’emprisonnent au cachot de Tolède, duquel il s’extrait au bout de neuf mois, pour une nouvelle naissance. Mais la misère et la violence subies n’ont pas fait de Jean un désabusé, un cynique ni un revanchard. Après avoir découvert qu’il était radicalement misérable, en découvrant qu’il était radicalement misérable, Jean a pu découvrir qu’il était radicalement sauvé, regardé par Dieu au plus profond de lui-même pour y recevoir l’empreinte même du visage du Bien-aimé : « Je t’ai appelé par ton nom, tu m’appartiens. Ne crains pas, car je suis avec toi ».

La misère et la violence subies, la foi en le regard amoureux de Dieu, ont ainsi contribué à faire de Jean un homme confiant en Dieu seul : ni victime ni révolutionnaire, mais accomplissant humblement ce que le Seigneur attendait de lui, que ce soit dans la solitude de Duruelo, au collège de Baeza, auprès des moniales de Beas, en construisant un aqueduc au couvent de Grenade ou bien en dirigeant celui de Ségovie. « Une seule pensée de l’homme est plus précieuse que tout l’univers : de cela vient que Dieu seul en est digne » (Paroles de lumière et d’amour 34). À travers toutes choses, quelles qu’elles soient, garder avec Jésus les yeux levés vers le Père. Nul mépris pour les choses et les personnes qui l’entouraient – nous connaissons son amour de la création, son attention aux autres, sa sensibilité artistique et son génie poétique – nul mépris pour les choses et les personnes, mais fidélité indéfectible à ce désir et à cet appel : que Dieu soit premier en toutes choses dans sa vie, Dieu toujours plus grand, Dieu toujours au-delà, et Dieu déjà véritablement connu en son Fils Jésus-Christ, en qui le Père a comblé tous nos désirs.

Avec Jean, entrons aujourd’hui dans le regard de Jésus, entrons aujourd’hui dans la prière de Jésus : « Père saint, Père juste, je leur ai fait connaître ton nom et je le ferai connaître encore, pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi, je sois en eux ». Avoir en nous l’amour du Père et la personne de Jésus : à la prière de notre Père saint Jean de la Croix, que là soient tout notre désir et notre joie. Amen.

fr. Anthony-Joseph de Sainte Thérèse de Jésus, ocd (Paris)