« Une femme inquiéte et vagabonde » : calomnie ou éloge ?

Homélie pour Ste Thérèse de Jésus - 15 octobre 2013

donnée au couvent de Paris

"Une femme inquiéte et vagabonde" : calomnie ou éloge ?

Textes liturgiques : Sg 7,7-14 ; Rm 8,14-17.26-27 ; Jn 4,5-15

« La Fundadora »
« La Fundadora »

Sainte Thérèse de Jésus. En raison de sa doctrine sur l’oraison comme une amitié avec le Christ mais aussi de sa facilité à nouer des liens forts, certains ont baptisé Thérèse « la sainte de l’amitié ». Et pourtant la Madre n’a pas eu que des amis … elle a eu aussi de vrais ennemis, et non des moindres ! Ainsi le nonce Felipe Sega la considérait comme une « femme inquiète et vagabonde, désobéissante et têtue qui, sous le prétexte de la piété, invente des doctrines erronées, quitte la clôture contre la volonté du concile de Trente et de ses supérieures, et se présente comme une enseignante, contrairement à ce que dit saint Paul, qui a ordonné que les femmes ne devraient pas enseigner. » Il n’en fallait pas moins à l’époque pour discréditer une femme. Et pourtant, n’en déplaise à Sega, l’Eglise a reconnu en Thérèse une sainte, modèle d’obéissance, une fondatrice de monastères et l’a même nommée Docteur de l’Eglise, montrant que, oui, les femmes peuvent enseigner les hommes, même des nonces ! Mais ironie de l’histoire, Sega n’avait pas réalisé qu’au lieu de calomnier Thérèse, il l’avait peut-être louée en la traitant de « femme inquiète et vagabonde ».

En effet, cinq siècles après, un Pape s’est plu à faire un véritable éloge de l’inquiétude. C’était le 28 août à Rome lors d’une rencontre avec des religieux de St Augustin et des jeunes : « Je pense avec douleur aux consacrés qui ne sont pas féconds, qui sont de ‘vieux garçons’. Gardez cette inquiétude spirituelle, l’inquiétude de chercher et annoncer le Seigneur avec courage et d’aller vers l’autre. L’inquiétude de chercher l’amour, l’amour envers chaque frère et sœur.  » Le Pape propose même l’inquiétude comme critère d’avancement spirituel. Il nous invite à nous interroger personnellement : « Suis-je quelqu’un d’inquiet pour Dieu, inquiet de l’annoncer et de le faire connaître ? Ou alors suis-je plutôt quelqu’un qui se laisse fasciner par cette mondanité spirituelle qui pousse à tout faire par amour pour soi ? Suis-je quelqu’un d’installé dans le petit confort d’une vie ordinaire de chrétien, de prêtre, dans ma vie religieuse, et dans la vie de ma communauté ? ou bien suis-je un homme inquiet pour Dieu, pour sa Parole, qui me conduit à « sortir » et à aller vers les autres ?  » François s’appuie ensuite sur la vie de saint Augustin chez qui la quête de la vérité et de l’amour s’est manifestée par une inquiétude incessante. Ses Confessions comment ainsi par ces mots : « Tu nous as fait pour Toi Seigneur et notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose en Toi. »

Or Thérèse a lu les Confessions à l’âge de 39 ans, au moment de sa conversion. Et il est clair qu’Augustin a profondément marqué sa pensée. Mais l’inquiétude de Thérèse a des racines plus profondes et elle s’est transformée au cours de son existence. La jeune Teresa de Ahumada était déjà une enfant inquiète, méditant sur la valeur de l’éternité, de ce qui dure toujours, de ce qui ne passe pas. Puis son inquiétude s’est ensuite focalisée sur son honneur, valeur structurante de la société castillane du XVI° siècle. Thérèse affirme ainsi à propos de relations adolescentes compromettantes : « dans ma frayeur de manquer à l’honneur, j’avais mis le plus grand soin à tout garder secret » (Vie 2,7). Et puis c’est la question de son salut qui est venue inquiéter Thérèse et même la décider à entrer au Carmel de l’Incarnation à l’âge de 20 ans.

Inquiète de son honneur puis de son salut, Thérèse restait encore centrée sur elle, avec la menace de devenir une « vieille fille » sans fécondité. Il a fallu du temps pour que sa soif profonde se révèle et que comme la Samaritaine, elle puisse crier en vérité à Dieu : « donne-moi à boire ». Il a fallu qu’elle se laisse conduire sur des chemins nouveaux par l’Esprit Saint : c’est Lui qui l’a libérée de ses inquiétudes serviles et lui a fait découvrir l’inquiétude propre aux enfants de Dieu. Le Christ blessé lui a alors fait la grâce de lui partager sa propre inquiétude aimante. Et Thérèse en a été transformée : désormais l’objet de son inquiétude n’était plus son honneur mais celui de son Époux, le Seigneur Jésus ; sa préoccupation fondamentale n’était plus son salut mais celui des âmes, d’ici et d’ailleurs.

Oui, c’est bien parce qu’elle était inquiète que Teresa de Ahumada est devenue sainte Thérèse de Jésus. Son cri « le monde est en feu » au début du Chemin de perfection révèle son ardent désir de faire quelque chose pour le monde quand beaucoup ont dû lui dire : il n’y a rien à faire pour ce monde corrompu, restez tranquille. Eh bien, non, Thérèse s’est occupée de l’Eglise et du monde de son temps, des luthériens jusqu’aux Indiens d’Amérique. Elle ne pouvait pas dormir tranquille et somnoler dans un confort spirituel mortifère. Avec Jésus, elle a fait ce qui dépendait d’elle pour œuvrer à la transformation spirituelle de son époque. Ceci est pour nous une interpellation forte qui rejoint celle du Pape François aux jeunes : « Quand quelqu’un me dit, ‘mais père, voyez dans quelle sale époque nous sommes… on ne peut rien faire !’, moi je dis ‘comment on ne peut rien faire ?’ Et j’explique que l’on peut faire beaucoup ! Mais quand c’est un jeune qui me dit : ‘Quelle sale époque, père, on ne peut rien faire !’, lui, je l’envoie chez le psychiatre car il est impossible qu’un jeune garçon, une jeune fille, ne veuille pas faire de grande chose. Après ils feront ce qu’ils pourront, mais d’abord ils doivent viser de grandes et belles choses  ».

« Viser de grandes et belles choses », « avoir de grands désirs » comme dit la Madre. Quand nous sommes tentés de condamner le monde et de justifier notre paresse et notre stérilité, que Thérèse nous réveille ! Sa vie nous montre que celui qui cherche Dieu en vérité est nécessairement inquiet et vagabond. Il cherche amoureusement Celui qui est toujours plus grand et lui échappe. Il partage de plus en plus sa préoccupation pour le salut de tous et cherche parfois à tâtons dans quelle direction s’engager pour mieux servir. Oui, l’inquiétude spirituelle, la capacité à se remettre en cause, la force de chercher et de marcher sont bien des marques d’amour. Elles sont moins sécurisantes que les slogans idéologiques, les principes abstraits non vécus ; et pourtant, ces marques nous donnent de ressembler au Maître, à Jésus : le Christ a tant marché en vagabond à travers la terre d’Israël ; il a tant été préoccupé par sa mission de salut. Faut-il un autre argument ?

Puissions-nous donc être frères et sœurs, comme Thérèse, des êtres inquiets et vagabonds par amour du Christ et de l’humanité ; inquiets d’annoncer sa Parole à ceux qui ont le droit de l’entendre ; inquiets de ne pas garder pour nous ce dont ne sommes pas propriétaires ; inquiets d’être à la hauteur de la vocation de baptisés et amis de Jésus. Que Thérèse de Jésus, notre Mère, intercède auprès du Bon Jésus pour nous accorder cette grâce, aujourd’hui et chaque jour.

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd