Homélie pour Ste Thérèse de Lisieux - 1er octobre 2010

donnée au Carmel de Montmartre

« Si les saints revenaient nous dire leur pensée sur ce que l’on a écrit d’eux, on saurait bien surpris…Sans doute avoueraient-ils souvent qu’ils ne se reconnaissent pas dans le portrait qu’on a tracé de leur âme… » (Conseils et souvenirs p 156). Ainsi s’exprimait Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face à sa novice, sœur Geneviève (Céline).

Cette remarque de notre sœur fêtée aujourd’hui doit nous interpeller et éveiller notre réflexion et notre prière. D’ailleurs, plus de cinquante ans après, Gilbert Cesbron n’a-t-il pas écrit une petite pièce de théâtre intitulée « Briser la statue » appelant ses lecteurs à découvrir un visage de la sainte carmélite plus proche de l’authenticité de sa vie ? (Editions Robert Laffont, 1952) Dans un même mouvement, le père carme François de Sainte-Marie, au terme de son étude, « L’ineffable chez sainte Thérèse de Lisieux », notait : « (…) Mais ne croyons pas pour autant que maintenant Thérèse n’a plus de secret pour nous et que nous pouvons bâtir sur ces textes authentiques, un monument qui se voudrait définitif (…). Car la sainteté n’est pas seulement une vie mais une survie. Elle ne s’immobilise donc pas dans la littéralité des écrits et des paroles conservés. Nous n’avons pas à nous figer dans la contemplation d’un Saint tel qu’il a été, mais à essayer de le retrouver tel qu’il se penche sur notre temps. » (Carmel, 1957, p.253-265) Des saints qui ne se reconnaissent pas dans le portrait que l’on fait d’eux… Un écrivain qui veut briser une statue et libérer ainsi le réel d’une vie … Enfin un frère carme qui propose d’accueillir le visage de la sainteté tel qu’il se penche sur notre temps… Habités par ces trois recommandations, efforçons-nous de recevoir cette fête comme une invitation à ouvrir la sainteté sur l’aujourd’hui de notre vie croyante. Non, la sainteté ne se réduira jamais à une niche, fût-elle bien fleurie !

Thérèse ne se pencherait-elle pas aujourd’hui encore sur notre temps ? Plus que de se pencher, elle se présente à qui l’accueille, et toujours avec l’Evangile, nous invitant à reconnaître le Seigneur, son Dieu et notre Dieu. Au soir de sa vie, n’a-t-elle pas confié à Mère Agnès : « Je ne trouve plus rien dans les livres, l’Evangile me suffit. » (Carnet Jaune 15.5.3) Sa présence à notre temps et l’enracinement de sa vie spirituelle dans l’Ecriture, voilà deux pistes que nous pourrions explorer ce matin en les conjuguant ensemble.

Notre monde est hyper médiatisé, des femmes et des hommes s’affichent aux premières pages des journaux. Le lendemain, ils sont très vite rangés au rayon des accessoires. Connus ou moins connus, nous sommes appelés à suivre le Christ sur ce chemin de l’humilité. La Parole de Dieu nous invite à aimer emprunter ce chemin. L’humilité ? N’est-elle pas cette petite rue souvent sombre, peu attirante aux regards de beaucoup, mais qui devient, avec la grâce de Dieu, une allée où la lumière apparaît pour tous celles et ceux qui ont choisi de suivre le Christ, leur Sauveur ? « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble » . (Mt 11,25-30) Notre bienheureuse Sœur notera : « Je les comprends, Seigneur, ces paroles sorties de votre Cœur doux et humble, je veux les pratiquer avec le secours de votre grâce. » (Prière 20) N’hésitons à demander à ce Docteur de l’Eglise d’intercéder pour nous : que nous développions en nous cette grâce de pratiquer l’humilité.

Devenir disciple, c’était pour elle, et pourquoi pas pour chacun de nous, accepter de se laisser faire, telle « l’argile dans la main du potier » (Jr 18,6), cette belle image développée par le prophète Jérémie. Et nous savons bien que cette transformation demande du temps, de la persévérance. Mais notre Maître et Ami se présente à qui veut l’accueillir avec cet habit d’humilité. Dieu invite toujours l’être humain à croire qu’il peut s’engager sur cette voie étroite, même avec son péché : son Fils a foulé les pavés disjoints de nos ruelles pour nous rejoindre, sa miséricorde nous précédera toujours. Dieu, en son Incarnation, rejoint l’homme et son cortége de questions, d’appréhensions, comme ses dynamismes de vie. L’Apôtre Paul écrira magnifiquement aux Philippiens (Ph 2,6-11) : « Le Christ Jésus (…) s’est anéanti, prenant la condition de serviteur (…). Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. ». Commentant ce texte, Thérèse notera « Oui, mon âme trouve le repos en vous voyant, revêtu de la forme et de la nature d’esclave, vous abaisser jusqu’à laver les pieds à vos apôtres (…). Je les comprends, Seigneur, ces paroles sorties de votre Cœur doux et humble, je veux les pratiquer avec le secours de votre grâce. » (Prière 20) Sa prière sera exaucée : nous savons bien que sa vie familiale et religieuse ne fut pas un long fleuve tranquille. Elle rejoint alors celles et ceux qui, avant elle ou après elle iront, d’abandon en abandon, au creuset de l’amour, expérimentant la dynamique des mains vides, lorsque l’être humain tente de laisser tomber toute prétention et ne se réfugie que dans la miséricorde et l’amour de son Dieu. Ne pourrait-elle pas nous entraîner sur ce chemin d’humilité ?

Elles sont nombreuses les âmes qui se sont détachées des personnes comme de leurs biens pour accepter tout, se soumettre à tout, par amour pour leur bien Aimé Seigneur. Cette humilité, c’est-à-dire l’acceptation du projet de Dieu, ouvre pour nous des chemins qui ne sont pas tracés par notre volonté, mais par grâce. Dieu émonde celle ou celui qu’Il appelle et invite à suivre son Fils en son abaissement.

Comment alors ne pas faire nôtre la fin de la prière de Thérèse : « Ma faiblesse vous est connue, Seigneur ; chaque matin je prends la résolution de pratiquer l’humilité et le soir je reconnais que j’ai commis encore bien des fautes d’orgueil, à cette vue je suis tentée de me décourager mais, je le sais, le découragement est aussi de l’orgueil, je veux donc, ô mon Dieu, fonder sur Vous seul mon espérance ; puisque vous pouvez tout, daignez faire naître en mon âme la vertu que je désire. Pour obtenir cette grâce de votre infinie miséricorde je vous répéterai bien souvent : « O Jésus, doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre ! ». »

Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face se penche sur notre temps, notre vie chrétienne et religieuse. Recevons-la. Ses mains portent l’Evangile, seul moyen d’accéder à la sainteté. Thérèse nous invite à oser croire que la sainteté est pour tous ceux qui acceptent de se laisser façonner par Dieu dans l’aujourd’hui de leur vie. Alors pourquoi n’oserions-nous pas, nous aussi, tenter cette belle aventure de la sainteté ?

Frère Didier Joseph