Homélie pour Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus -1er octobre 2011

donnée au Carmel de Montmartre
Is 66, 10-14c ; Ps 102 ; 1 Jn 4, 7-16 ; Mt 11, 25-30

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« Qu’est-ce qu’on pourra bien dire de sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus ? Elle n’a rien fait ! »

Par ces paroles, une consœur de Thérèse se demandait ce que la Mère Prieure allait bien pouvoir raconter dans la notice biographique, traditionnelle au Carmel, que l’on écrirait sur cette moniale insignifiante qui était en train d’agoniser dans l’infirmerie du Carmel de Lisieux pendant l’été 1897. « Elle n’a rien fait » : en cela, Thérèse ne ressemble-t-elle pas un peu à la Jérusalem étonnamment féconde dont nous parle le livre d’Isaïe dans notre première lecture, qui s’insère dans un cadre un peu plus large, celui d’un oracle sur Jérusalem ? « Le Seigneur lui-même le déclare : ‘Avant d’être en travail, elle a enfanté ; avant que viennent les douleurs, elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? À peine était-elle en travail que Sion a enfanté ses fils. Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez avec elle, vous tous qui l’aimez…’ » (Is 66, 7 sq.) Mais comment est-il possible que la Jérusalem stérile et désolée enfante et nourrisse une multitude de fils ? C’est seulement parce qu’elle est l’objet de la faveur purement gratuite du Seigneur – « Je dirigerai vers elle la paix comme un fleuve » – c’est lui qui la rend féconde, qui nourrit en elle ses enfants à lui, qui console son peuple.

Alors, du coup, la mère féconde et prévenante dont nous parle Isaïe, ce n’est peut-être pas tant Jérusalem, mais le Seigneur lui-même : « Dans Jérusalem vous serez consolés, moi-même je vous consolerai ». C’est lui qui nous enfante, à chaque instant de notre existence. C’est lui qui à tout instant poursuit en chacun de nous son œuvre de création, entamée au matin du monde. C’est lui qui à chaque instant œuvre en nous, pour que la grâce de notre baptême, celle de notre engendrement à la vie divine, celle de notre salut, soit toujours un peu plus effective. Avec force et douceur, il nous enfante et il nous engendre : l’Écriture emploie dans la liturgie de ce jour des images à la fois maternelles et paternelles pour nous parler de l’œuvre de vie que le Seigneur Dieu réalise en nous à chaque instant. À la fois maternel et paternel, c’est ce que le refrain du psaume veut exprimer, dans une poésie admirable : « Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui l’adore ». Le mot « tendresse » traduit le mot qui, en hébreu, désigne le caractère proprement féminin, matriciel. Je crois que l’on ne trahirait pas le psaume en disant, d’une façon un peu alambiquée peut-être : « Comme un père est maternel envers ses fils, ainsi le Seigneur… »

Enfant du Père, Thérèse « n’a rien fait », comme un zéro. Le chemin de vie de Thérèse n’est-il pas en effet une longue descente vers ce zéro dont elle parle dans l’une de ses lettres au Père Roulland : « Travaillons ensemble au salut des âmes ; moi je puis faire bien peu de chose, ou plutôt absolument rien si j’étais seule, ce qui me console c’est de penser qu’à vos cotés je puis servir à quelque chose ; en effet le zéro par lui-même n’a pas de valeur, mais placé près de l’unité il devient puissant, pourvu toutefois qu’il se mette du bon côté, après et non pas avant !… C’est bien là que Jésus m’a placée et j’espère y rester toujours, en vous suivant de loin, par la prière et le sacrifice » (LT 226). Être un zéro… cette expression peut être redoutable si elle est mal interprétée. Mais il ne s’agit pas pour Thérèse de complexe d’infériorité, de soif morbide d’anéantissement, de masochisme, ni de peur de l’engagement. Non, ce n’est pas cela. Mais voyons, Thérèse était carmélite ! Et qu’est-ce qui fait le fond de notre vie au Carmel ? L’oraison et la vie fraternelle. Et est-ce que ce ne sont pas précisément deux lieux où nous pouvons rapidement expérimenter que nous sommes des zéros, voire même des triples zéros ? Nous ne savons pas prier, si l’Esprit de Dieu ne vient pas à notre secours et prier lui-même en nous, en criant : « Abba, Père ! » Nous ne savons pas aimer les autres comme le Seigneur le désire si nous ne recourons qu’à nos forces humaines.

Nous ne savons pas faire, mais il faut y consentir, tout au long de nos vies, et « voilà le difficile : il faut consentir à rester pauvre et sans force », comme l’écrit Thérèse dans une autre de ses lettres (LT 197). Dans l’humble quotidien de sa vie de carmélite, Thérèse a découvert qu’être un zéro, ce n’était pas forcément être un nul ou un loser. Dans la lumière de Jésus, c’est bien plutôt être du nombre de ces tout-petits auxquels le mystère du Royaume est révélé : « Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler ». Et – c’est encourageant pour nous ! – c’est dans ses derniers écrits qu’elle nous en livre le secret : « Seigneur, vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes sœurs comme vous les aimez si vous-même, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi », et un peu plus loin : « [Votre amour] est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur… pour vous aimer comme vous m’aimez, il me faut emprunter votre propre amour, ô Jésus ».

Nous ne savons pas faire, mais il nous faut y consentir. Consentir à ne pas arriver par nos propres forces à faire ce que nous avons à faire, même ce à quoi nous sommes appelés ou à quoi nous nous sommes engagés. Consentir à dire « oui » à l’œuvre de Dieu en nous, comme Jésus, dont l’existence tout entière a été un « oui » au Père, jusqu’à la croix : « Oui, Père, tu l’as voulu ainsi en ta bonté… », « Oui, mon fardeau est léger… ». C’est ce qu’a fait Thérèse à son tour, à la suite de Jésus, à travers toute chose : à travers les joies et les lumières du quotidien, à travers aussi les larmes et le sang… Dire « oui » au Père avec Jésus, pour recevoir la grâce d’être configuré à la ressemblance du grain de blé tombé en terre – un zéro, d’une certaine façon – qui, s’il meurt, porte beaucoup de fruit.

Qu’est-ce qu’on pourra bien dire de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ? Elle n’a rien fait… que dire « oui » à la volonté et l’œuvre de Dieu en elle. Qu’elle nous obtienne cette même grâce. Amen.

fr. Anthony-Joseph Pinelli, ocd