Homélie pour Ste Thérèse de l’Enfant Jésus - 1er octobre 2012

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques : Is 66, 10-14c ; Ps 102 ; 1 Jn 4, 7-16 ; Mt 11, 25-30

« Avec quelle joie profonde je répétais ces paroles : ‘C’est pour toujours, toujours que je suis ici !…’ (…) Les illusions, le bon Dieu m’a fait la grâce de n’en avoir AUCUNE en entrant au Carmel : j’ai trouvé la vie religieuse telle que je me l’étais figurée  » (Ms A 69v°).

Thérèse de LisieuxÉtonnante confidence de Thérèse quand, en 1895, elle relit sa vie et évoque son entrée au Carmel de Lisieux, six ans auparavant ! Le 9 avril 1889, dans ce petit coin de Normandie, elle avait pourtant fixé sa demeure dans un monastère peu reluisant, à la construction austère et en partie insalubre, habité par une vingtaine de moniales qui, pour beaucoup, avaient une culture et une sensibilité bien éloignées de celles de la jeune fille qui venait de quitter la maison paternelle des Buissonnets. Mais il y a, chez cette moniale de quinze ans, une sorte d’évidence de la foi, qui la fait entrer comme de plain-pied dans la louange du Père. À l’unisson de la parole de Jésus et de ses sentiments filiaux, elle répond avec enthousiasme et générosité à l’appel du Seigneur. : « Oui, Père, tu l’as voulu ainsi en ta bonté » (Mt 11, 26). Peu importent les limites et les mesquineries auxquelles elle pourra être confrontée : « Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur, ce n’était pas un rêve d’enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d’un appel Divin ; je voulais aller au Carmel (…) pour Jésus seul… » (Ms A 26r°).

D’une certaine façon, Thérèse recueille là le fruit de l’éducation religieuse qui fut la sienne, dans une famille où la vie était bâtie en fonction de la présence du Seigneur et du désir d’accomplir sa volonté, en un mot, une famille où vibrait le désir de la sainteté, de l’amitié féconde avec Dieu. Thérèse recueille aussi le fruit de sa détermination peu commune à tout mettre en œuvre pour accomplir ce qu’elle a reconnu être l’appel de Dieu sur elle. Ce « oui » qu’elle prononce au jour de son entrée au Carmel, ce « oui » qu’elle affirme de façon solennelle et définitive au jour de sa profession religieuse, une année et demie plus tard, Thérèse le répète chaque jour, à travers les lumières et les obscurités de sa vie quotidienne.

Mais tout n’est évidemment pas joué d’avance sur les chemins du Seigneur, et la foi dont il nous fait la grâce est appelée à toujours s’approfondir, à se purifier aussi. Dans l’itinéraire de Thérèse, le « oui » de la foi qui répond à l’appel de Dieu prend une densité radicalement nouvelle quand elle fait l’expérience que le « oui » prononcé par Dieu sur elle dépasse infiniment et enveloppe son propre « oui » : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimé » le premier (1 Jn 4, 10). Si je peux me prononcer en faveur de Dieu, c’est parce que Dieu s’est prononcé en faveur de moi, en son Fils Jésus. Par la foi, je mets ma confiance en Dieu ; mystérieusement, Dieu met sa confiance en nous car il reconnaît en chacun de nous – plus ou moins obscurément, avouons-le – le visage de son Fils bien aimé. Cette sorte de confiance que Dieu ne cesse d’avoir en nous, c’est sa miséricorde, que Thérèse découvre de façon brûlante au mois de juin 1895. Elle réalise alors que sa vie tout entière est enveloppée par ce mystère de l’Amour miséricordieux, que rien ne justifie ni ne conditionne son engagement à la suite du Seigneur sinon le désir de répondre par l’amour à cet amour bienveillant et gratuit du Seigneur.

« Depuis cet heureux jour, il me semble que l’Amour me pénètre et m’environne, il me semble qu’à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle (…) Oh ! qu’elle est douce la voie de l’Amour !… Comme je veux m’appliquer à faire toujours avec le plus grand abandon, la volonté du Bon Dieu !…  » (Ms A 84). Appuyée, fondée sur le seul Amour miséricordieux du Seigneur, la foi de Thérèse pourra traverser la grande épreuve de la nuit, pendant les dix-huit derniers mois de sa vie. Alors que tout sentiment de la présence et de l’action de Dieu a disparu de son cœur, Thérèse demeurera –malgré le poids des souffrances physiques et morales –dans la confiance en Dieu, dans la foi. Non pas une foi superficielle, simple répétition de ce que l’on a toujours fait sans jamais y engager vraiment son cœur ; non pas une foi intéressée qui attend de Dieu des consolations, de grands sentiments spirituels ou des profits temporels ; non : une foi pure, nue, comme dirait saint Jean de la Croix, simple confiance en Dieu parce qu’il est Dieu. « Nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous. Dieu est amour » (1 Jn 4, 16), cela seul suffit pour motiver notre foi.

Dans quelques jours, le 11 octobre, le pape Benoît XVI fera entrer toute l’Église dans l’Année de la foi, voulue par lui à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II. À la prière de Thérèse, préparons-nous à entrer dans cette année de grâce en demandant déjà au Seigneur de nous renouveler dans notre foi. Rendons-lui grâce pour la foi qu’il a mise en nos cœurs. Remercions-le pour toutes les personnes qui ont été les apôtres de notre foi, à un moment ou à un autre de notre vie – membres de nos familles, catéchistes sous bien des formes, amis et témoins de Jésus. Remercions le Seigneur de nous avoir réjouis dans la lumière de la foi et de nous avoir donné aussi de persévérer à l’ombre de la foi. Demandons-lui enfin de nous faire grandir dans cette simple exultation, dans cette pure joie qui déborde du Cœur de Jésus et dont Thérèse se fait aujourd’hui l’écho pour nous : « Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. Père, je proclame ta louange… Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté » (Mt 11, 25-27). Que cette foi en la miséricordieuse bonté du Père soit la source de notre joie et que, à notre tour, nous sachions en être les témoins pour l’Église et le monde d’aujourd’hui. Amen.

fr. Anthony-Joseph de Sainte Thérèse de Jésus, ocd (Paris)