La vocation de Carmélite

Thérèse éprouve à l’âge de neuf ans le désir de devenir Carmélite. C’était dans le contexte de l’entrée de sa sœur Pauline au Carmel de Lisieux. Ce fut pour elle déjà « la certitude d’un appel divin » (Ms.A 26r°) qu’elle osera confier à Mère Marie de Gonzague, la Prieure du Carmel. Pourtant, suite au départ de Pauline pour le Carmel, Thérèse traverse une étrange maladie qui va menacer son existence même. Guérie alors par le sourire de la Vierge Marie, elle n’en reste pas moins une enfant d’une extrême fragilité psychologique. Elle est consciente que, dans ces conditions, elle ne saurait assumer la vocation de Carmélite.

Excessivement protégée par son père et ses sœurs, elle demeure dans un univers enfantin. Une intervention imprévue de Monsieur Martin et l’accueil dans la foi qu’en fait Thérèse vont permettre une rupture majeure avec ce monde de l’enfance : c’est la grâce de Noël 1886. Une nouvelle étape de la vie de Thérèse commence, marquée par une intense maturation psychologique et spirituelle chez cette jeune adolescente de quinze ans.

Thérèse est ensuite confirmée par son père dans sa vocation à travers un geste symbolique que celui-ci accomplit en déracinant une petite fleur blanche. Thérèse s’engage alors dans une véritable course d’obstacles qui va durer près d’un an avant que la petite fleur puisse plonger ses racines dans la terre du Carmel.

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A. Le rôle de Monsieur Martin

En évoquant les facteurs humains qui ont permis à Thérèse de prendre conscience de sa vocation, nous avons souligné la place importante tenue par sa sœur Pauline. Nous voudrions maintenant parler du rôle qu’a joué monsieur Martin, le père de Thérèse.

Il a été souvent souligné que Louis Martin avait été un père assez effacé dans l’exercice de sa responsabilité paternelle. Déjà, à Alençon, du vivant de son épouse Zélie, il abandonne son métier d’horloger pour seconder celle-ci dans sa petite entreprise de dentelle qui semble être d’un meilleur rapport. C’est madame Martin, manifestement, qui assume les responsabilités du foyer et de l’éducation des enfants. Après la mort de celle-ci et l’installation à Lisieux de monsieur Martin et de ses cinq filles, nous voyons celui-ci se décharger sur ses deux filles aînées, Marie et Pauline, de l’éducation des plus jeunes. Cela est particulièrement frappant en ce qui concerne l’exercice de l’autorité à l’égard de Thérèse entièrement assumé par Pauline :

« Papa lui-même était obligé de se conformer à votre volonté, sans le consentement de Pauline je n’allais pas me promener… » (Ms.A,18 v°)

Ainsi Thérèse a reçu une éducation où le rôle de l’autorité paternelle a été peu marqué, d’où l’importance que vont prendre de petits événements où celle-ci va se manifester.

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B. La conversion de Noël 1886

Un tournant capital pour la vocation de Thérèse a lieu en la nuit de Noël 1886 ; en effet, avoir le désir d’entrer au Carmel ne suffit pas pour que se réalise une telle vocation ; il faut aussi avoir les aptitudes nécessaires pour assumer la vie de carmélite ; avant cette grâce de Noël, Thérèse en était bien loin ; son émotivité maladive la faisait pleurer pour un rien, puis pleurer d’avoir pleuré :

« Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d’entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l’enfance !… » (Ms.A 44 v°)

En effet, comment assumer la solitude de cette vie quand on est entièrement dépendant affectivement du regard des autres ? La transformation effective eut lieu durant la messe de minuit : Jésus, « le doux petit enfant d’une heure » porte en lui la faiblesse de Thérèse pour lui donner sa force ; à la Crèche, Jésus prend sur lui notre faiblesse pour nous communiquer la force de son amour ; comment cela se passe-t-il ? Aucun signe sensible n’en est donné à Thérèse ; elle croit simplement cela de tout son cœur.

De retour à la maison elle s’apprête à vivre la traditionnelle découverte des cadeaux dans ses souliers ; à 14 ans, étant la petite dernière, on a maintenu pour elle cet usage enfantin ; pourtant, Monsieur Martin, laisse échapper une expression de lassitude ; il fait comprendre malgré lui à Thérèse son désir de la voir sortir de ce monde de l’enfance ; celle-ci en est d’abord émue jusqu’aux larmes, mais elle réussit à vaincre pour la première fois son émotivité et à aller avec gaieté découvrir ses cadeaux pour susciter la joie de son père ; ainsi, Monsieur Martin a signifié à Thérèse qu’il était temps de devenir adulte au moment où celle-ci avait puisé dans la contemplation du mystère de Noël la force d’accomplir ce passage ; Jésus a pris sur lui dans son enfance la faiblesse de Thérèse pour lui permettre de devenir adulte comme plus tard il prendra sur la croix nos péchés pour nous en délivrer ; les fruits ultérieurs de cet épisode apparemment anodin en marqueront l’importance :

« La petite Thérèse avait retrouvé la force d’âme qu’elle avait perdue à 4 ans et demi et c’était pour toujours qu’elle devait la conserver !… » (Ms.A 45 r°)

Cette grâce inaugure pour Thérèse la troisième et plus belle période de son existence. Elle comporte l’association du mystère de Noël, vécu dans la foi, avec cette parole de son père l’invitant à ne plus se comporter en enfant : le Dieu petit enfant a donné à Thérèse la grâce de sortir de l’enfance à l’occasion de cet incident familial.

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C. La petite fleur

Si Monsieur Martin a joué à cette occasion son rôle de père, il va le faire encore d’une manière hautement symbolique quelques mois plus tard, lorsque Thérèse va lui confier son désir d’entrer au Carmel :

« S’approchant d’un mur élevé, il me montra de petites fleurs blanches semblables à des lys en miniature et prenant une de ses fleurs, il me la donna, m’expliquant avec quel soin le Bon Dieu l’avait fait naître et l’avait conservée jusqu’à ce jour ; en l’entendant parler, je croyais écouter mon histoire tant il y avait de ressemblance entre ce que Jésus avait fait pour la petite fleur et la petite Thérèse… » (Ms.A 50 v°)

En effet, s’il revient au père de faire entrer l’enfant dans le monde des adultes, c’est aussi à lui qu’incombe en premier lieu la fonction de l’aider à quitter la maison familiale. En l’autorisant à quitter les Buissonnets pour le Carmel à travers ce geste de déraciner une fleur, monsieur Martin confirme en Thérèse l’appel de Dieu, de manière si forte que ce symbole de la fleur va être l’image privilégiée de Thérèse pour raconter l’histoire de son âme.

Ainsi, grâce à sa foi, des événements d’ordre psychologique ou symbolique ont été pour Thérèse le lieu où l’appel de Dieu a pu prendre chair en sa vie.

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D. La nature de cette vocation

21. Prier pour les pécheurs2

Thérèse est confirmée dans cette vocation après la grâce de Noël ; sa prière pour un criminel, Pranzini, est exaucée de manière inespérée ; celui-ci embrasse le crucifix juste avant de monter à l’échafaud alors qu’il avait refusé jusque là tout geste de repentir.

22. Prier pour les prêtres2

Son voyage en Italie l’éclaire sur le sens de sa vocation ; pour la première fois Thérèse côtoie longuement des prêtres en dehors de leur fonction sacerdotale ; elle découvre que ce sont des hommes faibles ; s’il est important de prier pour la conversion des pécheurs, il ne l’est pas moins de prier pour les prêtres chargés de les convertir :

« Ah ! J’ai compris ma vocation en Italie, ce n’était pas aller chercher trop loin une si utile connaissance !… » (Ms.A 56 r°)

23. La vocation au martyre2

Toujours à l’occasion de ce voyage en Italie, lors de la visite du Colisée, Thérèse et Céline bravent les interdits, enjambent les barricades et les monceaux de pierre et s’échappent du groupe des pèlerins pour aller s’agenouiller en ce lieu où des chrétiens versèrent leur sang ; elles demandent la grâce du martyre et Thérèse sent qu’elle est exaucée ; c’est qu’elle perçoit dans ce désir un don de Dieu, un écho de sa divine volonté.

Thérèse eut bien des barrages à franchir pour réaliser son désir d’entrer au Carmel dès l’âge de quinze ans. Grâce à la force d’âme qu’elle a retrouvée, elle peut y engager toutes ses énergies. Elle le fait avec la même audace dont elle a témoigné en franchissant les barricades du Colisée pour demander la grâce du martyre.

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