Noël, Luc 2, 1-14

Frères et sœurs, nous voici réunis pour célébrer Noël, fête de la joie, de la paix, Noël, fête de l’enfance du Fils de Dieu, Noël, fête de tous les pauvres qui n’ont pas d’autre fête.

Il fut un temps où nous étions de plain-pied avec la joie de Noël, parce que nous étions encore proches de notre propre enfance ; mais à mesure que notre enfance s’éloigne, le chemin nous semble aussi plus long pour rejoindre la joie que nous apporte Noël. Et cela parce que le monde est dur et que les hommes y souffrent, parce que le cœur de l’homme reste habité par l’égoïsme ou la volonté de puissance, parce que nous sentons, à l’œuvre en nous-mêmes, des forces de refus, ou parce que nous prenons une conscience plus vive de nos pesanteurs, de nos opacités et de nos impuissances.

Nous nous sommes éloignés de Noël, et il serait vain de tenter de le reconquérir à la force du poignet, ou en nous replongeant dans le rêve, dans l’oubli, comme en fermant les yeux sur le réel du monde, car la joie de Noël n’est pas une conquête de l’homme, du chrétien, du religieux, c’est un don du Seigneur, aujourd’hui comme au premier jour.

Il ne s’agit pas de rejoindre Noël, à tout prix, mais bien, à Noël, de nous laisser rejoindre par Dieu, d’accepter enfin que Dieu vienne au-devant de nous et qu’il accomplisse ses merveilles dans l’ordinaire de notre vie d’hommes ou de femmes.

C’est ainsi que cela s’est passé, une nuit, à Bethléhem. Une femme toute simple a fait pour son enfant les gestes tout simples que toutes les mères font depuis qu’il y a des mères : nourrir, langer, bercer, cajoler ; mais l’Enfant était le propre Fils de Dieu. Tout enfant échappe à sa mère dès qu’il ouvre les yeux à la lumière du monde ; et c’est pourquoi les mères, si souvent, demeurent songeuses en regardant leur enfant. Marie savait que le mystère de son enfant lui échapperait toujours, et pourtant elle a su poser pour lui, jour après jour, les gestes ordinaires de la vie.

Courageusement, sereinement, elle est entrée dans le dessein et le parti pris de Dieu, qui est de faire de la richesse avec des pauvretés, de l’éternel avec du quotidien, de l’universel avec du limité, de la rédemption avec de l’ordinaire, du divin dans l’humanité.

Les bergers, eux aussi, ont été rejoints par Dieu dans leur quotidien, dans le froid de la nuit près des enclos à moutons ; et les merveilles que Dieu a faites pour eux en cette nuit de Noël restent bien des merveilles capables de parler à des pauvres : Dieu leur fait sentir sa présence et sa proximité en les prenant dans sa lumière, puis il leur explique tout, tout ce qui est explicable, par la voix de son messager : "Il vous est né, aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Messie Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire.

Fragilité, dépendance, dénuement : voilà les repères fournis aux bergers pour reconnaître le Messie de Dieu. Ce sont déjà les marques de leur propre existence : le Messie qu’ils vont chercher est déjà l’un des leurs.

Frères et sœurs, le Messie que nous chantons cette nuit est vraiment l’un de nous ; il a tenu à inaugurer son règne comme un petit enfant, et nous n’y entrerons qu’avec un cœur d’enfant. Le Christ a voulu venir à nous par la voie de l’enfance, pour contester le plus doucement possible la vieillerie qui nous sclérose. Il a refusé d’entrer en force dans le monde, parce qu’il voulait nous révéler la manière de Dieu. Il a vécu en Fils de Dieu nos journées d’hommes, tout ordinaires.

Ne le cherchons pas loin, ne le cherchons pas dans notre passé, au-delà des brumes de l’échec, ni dans notre enfance trop tôt disparue. Ne le cherchons pas ailleurs qu’en l’ordinaire : il est ici, et maintenant, pour nous ; il est né, il est au monde, Dieu avec nous, Emmanuel. Noël : le Fils de Dieu nous regarde, et son regard est un regard d’enfant.

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.