Saint Jean de la Croix, poète de la beauté

Pour la beauté des créatures
Qu’onques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi
Qu’on obtienne par aventure !
 
N’aura pour meilleur objet
Saveur de bien qui est fini
Que de gâter le palais
Ayant fatigué l’appétit ;
Et ainsi, en douce capture
Qu’onques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Le cœur dont le fonds est fertile
Ne veut jamais s’arrêter
Quand il peut encor passer,
Sinon dans le plus difficile ;
Son désir, rien ne le sature,
Et si haut monte sa foi
Qu’il goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Celui dont l’amour est souffrance,
De l’être divin touché,
A le goût si transformé
Qu’en tout goût il a défaillance ;
Qui fait de la température,
A dégoût des mets qu’il voit
Et veut un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Tenez cela pour manifeste,
Que le goût reste en finale,
Car la cause d’un tel mal
Est étrangère à tout le reste ;
Et ainsi, toute créature
Étrangère se perçoit,
Et goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Car qui perçoit sa volonté
De Divinité touchée,
Ne peut en rester payé,
Sinon par la Divinité ;
Mais, la beauté de sa vêture
Ne se voyant que par foi,
Goûte-en un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Or, pour un être tant aimé,
Dites-moi : quelle douleur,
Puisqu’il n’est même saveur
Parmi tous les êtres créés ;
Seulement, sans forme et figure
Et sans appui adéquat,
Là, goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Ne pensez pas que l’intérieur,
Qui détient grande richesse,
Trouve joie et allégresse
En ce qui donne ici saveur ;
Mais plus qu’en beauté de nature,
Qu’en ce qui fut, est, sera,
Il goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Son souci est plus employé
Chez qui veut s’avantager,
En ce qui est à gagner
Qu’en ce qui est déjà gagné ;
Et ainsi, pour plus d’envergure,
Moi, je voudrais toute fois
Surtout un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
 
Pour tout ce qui par le sensible
Peut ici-bas se comprendre,
Et tout ce qui peut s’entendre,
Du plus élevé accessible,
Pour grâce et beauté qu’il procure
Qu’onques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi,
Qui se trouve par aventure.

Jean de la Croix

Jean de la Croix compose cette glose sur la beauté à Grenade. Le couvent est situé dans la cadre d’une nature splendide, face à la Sierra Nevada. Jean chante l’unique beauté de Dieu, qu’aucune autre beauté ne peut surpasser et qui ne doit pas égarer le chercheur d’absolu. Expérience esthétique par excellence, infiniment respectueuse de l’absence de Dieu. Les neuf strophes décrivent les attraits et les déceptions qu’apportent les beautés passagères des créatures ; elles ne font qu’attiser le désir de la beauté de Dieu lui-même, leur auteur. Les finales répétitives et modulées des strophes sont à remarquer ; elles sont d’ailleurs en italiques dans les premiers manuscrits.

De même que la création poétique de Jean de la Croix est à situer dans sa vie, sa spiritualité s’origine chez le poète mystique.

Il est très parlant de chercher et trouver dans le contexte même de la vie de Jean de la Croix sa création poétique. Jean de Yepes né en 1542 à Fontiveros, bourg du plateau de Haute Castille, dans un foyer désargenté par mésalliance. Il n’a que deux ans lorsque son père meurt. Son enfance et sa jeunesse sont celles des pauvres de la paroisse. Il est remarqué pour sa piété, sa générosité et son intelligence, ce qui lui permet d’acquérir une culture humaniste. Francisco, le frère aîné de 12 ans, qui fonde famille, demeurera son confident toute sa vie. Alors que Catalina sa mère est venue s’installer à Médina del Campo, il entre à 21 ans au noviciat des Carmes et fait ses études scolastiques à l’Université de Salamanque. Au moment de son ordination sacerdotale, il rencontre Thérèse de Jésus qui l’entraîne dans la réforme de l’Ordre. Mais tout ce qu’il vit est au service de « l’union de l’âme avec Dieu par amour ».