Homélie Pascale : Il est ressuscité !

Textes liturgiques (année B) : Gn 1, 1 – 2, 2 ; Ps 103 (104) ; Ps 32 (33) ; Gn 22, 1–18 ; Ps 15 (16) ; Ex 14, 15 – 15, 1a ; Ex 15, 1b, 2, 3-4, 5-6, 17-18 ; Is 54, 5-14 ; Is 55, 1-11 ; Ba 3, 9-15.32 – 4, 4 ; Ez 36, 16-17a.18-28 ; Rm 6, 3b-11 ; Mc 16, 1-7

Nous fêtons Pâques en même temps que le peuple juif. Vendredi « c’était le jour de la Préparation qui précède le Sabbat » (Mc 15,40). Le soir les familles juives se sont réunies pour célébrer le Seder pascal. « Le Sabbat était le grand jour de la Pâque » (cf. Jn 19,31) Laissons-nous enseigner par la liturgie du peuple de Dieu. Cinq livres de ce que nous appelons l’Ancien Testament forment la première partie de la Bible : la Genèse, l’Exode, puis le Lévitique, les Nombres et enfin le Deutéronome. On l’appelle la Tora de Moïse, les juifs de langue grecque ont traduit la Loi de Moïse. Parfois on dira simplement « Moïse » (cf. Lc 24,27) parce que la tradition juive lui attribue la composition de ces cinq livres. Bien sûr dans ce que nous appelons la Loi de Moïse il y a beaucoup d’autres choses que des lois : des récits, des prières, des chants, des bénédictions et même des prophéties.

Savez-vous sur quel événement cet ensemble des cinq premiers livres se termine ? Le récit de la Tora s’achève sur la mort de Moïse. Écoutons bien les derniers versets du livre du Deutéronome : « Il ne s’est plus levé en Israël un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face. Que de signes et de prodiges le Seigneur l’avait envoyé accomplir en Egypte devant Pharaon, tous ses serviteurs et tout son pays ! Avec quelle main puissante, quel pouvoir redoutable, Moïse avait agi aux yeux de tout Israël » (Dt 34,10-12). On dirait que saint Luc a plongé sa plume dans l’encre du Deutéronome lorsqu’il met sur les lèvres de Pierre la première annonce pascale au début du livre des Actes des apôtres : « « Moïse a déclaré : le Seigneur suscitera pour vous du milieu de vos frères un prophète comme moi. » (Ac 3,22) « Homme d’Israël, écoutez. Il s’agit de Jésus le Nazôréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous. » (cf. Ac 2,22-24)

La lecture de la Tora à laquelle s’appliquent les Juifs se termine sur cette question. Où se trouve Moïse ? « Aujourd’hui encore personne ne sait où se trouve son tombeau » (Dt 34,6). Nous voyons ainsi se dessiner des consonances entre la conclusion de la Tora et l’évangile. L’évangile de Marc se termine sur l’événement de la mort de Jésus et sur l’histoire d’un tombeau qui pose problème.

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« Le sabbat terminé, de grand matin, le premier jour de la semaine » - c’est-à-dire aujourd’hui, trois femmes disciples de Jésus se rendent à son tombeau « dès le lever du soleil » (cf. Mc 16,2) Le tombeau est ouvert, le tombeau est vide. Où se trouve Jésus ? C’est notre question. Le jeune homme, assis à droite, vêtu de blanc, qui frappe d’effroi les femmes quand elles entrent dans le tombeau, nous donne la réponse : « Il n’est pas ici ». Comme le corps de Moïse, le corps de Jésus, une fois enseveli, ne sera jamais retrouvé. Il est à jamais absent. La découverte du tombeau vide n’est pas présentée comme une preuve de la Résurrection mais comme le lieu d’une révélation : « Il est ressuscité. » Les femmes sont bouleversées non pas parce que le tombeau est vide mais à cause de la révélation qui leur est faite dans ce tombeau. Elles sont prises de cette crainte sacrée qui partout dans l’Ecriture accompagne toute révélation. Trouver Jésus, ce sera désormais une parole à croire. «  Il est ressuscité. »

De Moïse Jésus affirme : « C’est à mon sujet qu’il a écrit. Mais si vous ne croyez pas ses écrits, comment croirez-vous mes paroles ? » (Jn 5, 46-47). Blaise Pascal disait : « Sans l’Ecriture qui n’a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connaissons rien. » (Pensées fr. 548 B/36 S)

La Vigile pascale nous fait parcourir la Loi, les Prophètes, les Psaumes et les Ecrits de sagesse comme le sacrement de sa rencontre. Dans le jardin de Gethsémani, Jésus affirme : « C’est pour que les Écritures s’accomplissent. » (Mc 14,49) Les Écritures éclairent Jésus et Jésus éclaire les Écritures. A la lumière du cierge pascal, nous renouvelons notre profession de foi : Tout s’accomplit ici et maintenant « pour nous et pour notre salut, conformément aux Écritures. » (cf. Credo ; 1 Co 5,4) L’Ecriture donne un corps au Ressuscité. « C’est pourquoi l’Eglise a toujours vénéré les divines Ecritures comme elle vénère aussi le Corps du Seigneur » (Catéchisme de l’Eglise catholique, CEC 103)

C’est peine perdu de chercher Jésus auprès d’un tombeau, vous ne le trouverez pas là. Où le trouverons-nous ? « Allez dire à ses disciples et à Pierre : il vous précède en Galilée ». Nous voici renvoyés au début du récit : « Commencement de l’Evangile de Jésus Christ, Fils de Dieu. En ces jours-là, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Evangile de Dieu : "Les temps sont accomplis. Le règne de Dieu est tout proche." » (Mc 1, 1-2.14-15) Ce Jésus qui vient en Galilée et toujours nous précède, c’est le Ressuscité. Relisons à nouveau l’évangile. Là nous trouverons Jésus.

« Béni soit celui qui nous convie à aller boire à son évangile » (Chemin de perfection Escorial 31,5), s’écrie une autre femme qui a reçu le message de Pâques. Frères carmes, nous appartenons à la famille qu’elle a instaurée. Sainte Thérèse d’Avila nous entraine sur le chemin pascal, chemin de perfection «  Nous commençons maintenant, tâchez de commencer toujours  » (Fondations 29, 32). Le pouvoir de commencer se nomme « liberté ».

Je pensais justement à Thérèse en lisant le dernier verset du récit du matin de Pâques dans l’évangile de Marc. La liturgie le passe sous silence ; lisons-le tout de même : « Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » La parole du jeune homme les projette « hors d’elles-mêmes », dans une « extase » qui les empêche momentanément de parler. Voilà ce que l’annonce du Ressuscité peut provoquer : un effondrement du moi, une incapacité à trouver les mots pour dire l’irruption du pur événement pascal.

Tant de pages de notre mère sainte Thérèse témoignent de ce mouvement de dépossession de soi, de dépouillement, qui ouvre « le centre le plus profond » (St Jean de la Croix, Vive Flamme), où la vie nouvelle advient dans « un total dénuement et une entière liberté d’esprit. » (St Jean de la Croix, Montée du Carmel) Quand le Ressuscité saisit une âme, que devient-elle ? Jésus le déclare à sainte Thérèse : « Elle se défait tout entière pour entrer plus en moi. Ce n’est plus elle qui vit mais moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, elle ne comprend pas tout en comprenant » (Vie 18,14) La vie nouvelle commence par « un tel oubli de soi, qui fait véritablement penser que l’âme n’existe plus, elle est tellement transformée qu’elle ne se reconnaît plus, elle est entièrement occupée des affaires de Dieu » (cf. 7e Demeure 3,2). « Elle met sa gloire à aider le Crucifié » en donnant naissance à des œuvres pour le salut du monde. (cf. id. 4,6)

C’est cela « être vivants pour Dieu en Jésus Christ. » (Rm 6,11) Là s’accomplit notre baptême, là notre désir est exaucé : « Ô mon Dieu, ma sagesse infinie, ô amour qui m’aimes plus que je ne puis m’aimer et me comprendre !… Qu’il meure enfin ce moi, et que vive en moi un autre qui est plus que moi, et pour moi meilleur que moi, afin que moi, je puisse le servir ! Qu’il vive et me donne la vie ; qu’il règne et que je sois moi captive, mon âme ne veut pas d’autre liberté. » (Exclamation 17,1.3)

fr. Philippe de Jésus OCD - (Couvent d’Avon)