Louange à toi, Seigneur Jésus ! (Homélie 27° dim. TO)

Textes liturgiques (année B) : Gn 2, 18-24 ; Ps 127 (128) ; He 2, 9-11 ; Mc 10, 2-12

Homélie donnée à la basilique de Lisieux lors du pèlerinage annuel de la famille du Carmel

« Louange à toi, Seigneur Jésus ! » : habitude rituelle, conviction de foi et ferveur spirituelle dans l’écoute du Seigneur, notre acclamation exprime ce que nous vivons au cours de chaque liturgie de la Parole. L’Ecriture est proclamée : comme le conclut chaque lecture, c’est la «  Parole du Seigneur » que nous accueillons en « rendant grâce à Dieu » et que nous acclamons, au terme de l’évangile, en louant « Seigneur Jésus », le Verbe de Dieu, concentration de la Parole et son accomplissement. Pourtant ce mouvement n’est pas automatique : il y faut le silence de notre écoute, le feu de l’Esprit et l’engagement de notre foi. Demandons-les dans notre prière ! On le sait, « le contenu de l’appel ne s’entend vraiment que dans la réponse qu’on lui donne » : c’est en répondant à la Parole qui retentit comme un appel que nous la comprenons davantage, aidés en cela par ceux qui l’ont déjà entendue avant nous. Ainsi comme l’écrivait déjà saint Grégoire « l’Ecriture grandit-elle avec ceux qui la lisent ». En ce jour de clôture des fêtes thérésiennes qui ont honoré 120 ans de l’Histoire d’une âme et à l’issue du pèlerinage de la famille carmélitaine dont le thème était « Lire l’évangile avec Thérèse », la sainte de Lisieux nous entraine sur ce chemin de l’écoute toujours nouvelle de la Parole inépuisable. Je voudrais méditer maintenant trois appels qui retentissent en ce jour pour que nous y répondions.

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Dans notre liturgie de la Parole a retenti l’appel au bonheur. « Heureux es-tu ! A toi le bonheur ! » Dans la liturgie, autant les psaumes nourrissent la prière, autant ils sont rarement objet de prédication car on ne décrit pas la musique pas plus qu’on n’explique un symbole. Ils expriment pourtant les mouvements profonds de la foi et méritent notre écoute. Le psalmiste décrit ainsi le bonheur de manière imagée : « femme dans la maison comme une vigne généreuse et fils autour de la table comme des plants d’olivier ». Certes le choix par le lectionnaire de ce psaume est d’illustrer la première lecture et d’anticiper l’évangile (du moins sa première partie) selon un principe de résonnance plus ou moins profond. Mais outre le fait d’évoquer un mariage heureux, l’image exprime le bonheur en termes de place et de fécondité. Il y a là quelque chose de profond tant il est question, dans nos vies, de place autrement dit de reconnaissance et de sens autrement dit de fécondité, secret de notre bonheur ou raisons, souvent, de nos malheurs. Thérèse aussi fut travaillée par l’appel au bonheur, elle dont les désirs la tourmentaient, cherchant sa place en les voulant toutes. « Ma vocation, enfin, je l’ai trouvée, ma vocation c’est l’amour ! » Son secret, celui de sa petite voie, n’est-il pas une question de place consentie en tant que reçue de Dieu, source de joie profonde ? Telle est l’humilité, qui consiste, selon les mots de l’évangile, à laisser venir l’enfant qui est en nous.

Dans notre liturgie de la Parole a retenti aussi l’appel à suivre et imiter Jésus. L’Ecriture l’exprime avec trois figures : celle de l’épouse (ou de l’époux) dans la première partie de l’évangile, celle de l’enfant dans sa seconde partie et celle du frère dans l’épitre aux Hébreux. Ces trois figures ont été assumées par Jésus lui-même. Il est l’Epoux, Epoux qu’il faut veiller en attendant les noces du salut et l’Epoux de l’Eglise. Il est l’enfant dont une des rares paroles transcrites par l’Evangile dans sa langue d’origine est abba, papa. Il est enfin le frère de tous qui n’a pas honte de s’appeler tel et d’assumer, jusqu’à la souffrance et la mort, l’humaine condition, s’unissant ainsi à toute homme. Il y a là trois figures que Thérèse s’est appropriée : épouse dans sa lecture du Cantique des Cantiques à la recherche du Bien-Aimé ; enfant qui veut rester tel dans sa relation à son Père ; sœur de tous enfin dont la charité comme fruit de son expérience contemplative se répandit comme un feu, auprès des plus proches, ses sœurs, dans les détails d’une vie communautaire monotone et parfois même médiocre tout comme auprès des plus lointains, « à la table des pécheurs ». Il y a là trois attitudes de vie chrétienne : chercher (l’épouse), recevoir (l’enfant) et partager (le frère). Aimer Dieu, c’est désirer le connaitre et s’unir à lui, c’est tout recevoir de lui gratuitement et sans mérite et c’est tout donner et se donner soi-même. « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » : Thérèse a médité avec profondeur cette parole non évangélique de Jésus – je veux dire que l’on ne trouve que dans les Actes des Apôtres – singularité qui souligne au passage la vivacité de son esprit qui sut trouver celui que son cœur aimait. Elle y a compris qu’il importe de donner, de tout donner, ce qui implique aussi le contraire : recevoir, savoir recevoir, pour laisser à Jésus le bonheur de donner. Délicatesse de l’épouse et finesse de celle qui a perçu que l’amour ni accumule ni étouffe !

Dans notre liturgie de la Parole enfin a retenti l’appel de l’Ecriture, l’appel à lire l’Ecriture. Il ne s’agit pas d’un cercle vicieux et décourageant où lire l’Ecriture demanderait qu’on la lise, un peu comme ces curés qui se lamentent de ce que peu vont à la messe mais devant leur assemblée dominicale c’est-à-dire devant ceux qui justement y vont. Non mais, selon la logique évangélique du « celui qui a recevra encore et celui qui n’a pas se verra enlever ce qu’il a », lire l’Ecriture appelle sans cesse à la relire, faisant découvrir l’enrichissement que lui offrent chaque lecture et chaque nouvelle réponse. Le réflexe de Jésus dans notre évangile est remarquable : « au commencement » ! Pour ne pas s’empêtrer dans la casuistique de nos systèmes trop humains, Jésus nous fait relire la Bible en son début : attitude exemplaire et radicale, au sens de principiel. D’ailleurs revenir à l’origine nous conduit à mieux percevoir le dessein de Dieu : être à l’image et à la ressemblance de Dieu est un don et une promesse auxquels lire l’Ecriture nous ramène au fond toujours. De ce réflexe, Thérèse fut étonnamment pourvu alors que rien à son époque ne l’y obligeait ni même ne l’y encourageait, ne trouvant de vrai repos et de vraie nourriture que dans l’évangile ou plus largement dans le « vaste champ des Ecritures » comme elle écrivait, sans idéaliser pour autant le travail de la prière. « L’Évangile m’apprend… et mon cœur me révèle… » Ces propres mots de Thérèse résument ce labeur de l’écoute de la Parole du Seigneur dans la méditation des Ecritures qui conduit à garder la parole de Jésus. « Qu’est-ce donc que cette parole ?… [se demandait-elle] Il me semble que la parole de Jésus, c’est Lui-même… Lui Jésus, le Verbe, la Parole de Dieu ! »

Appel au bonheur qui est celui de l’humilité, appel à imiter Jésus Epoux, enfant et frère qui tracent notre propre vie de foi et appel à lire l’Ecriture infinie, la liturgie de ce jour esquisse un riche chemin de vie chrétienne que l’expérience de Thérèse nous fait réentendre, autrement et pareillement, car ainsi font les saints. Sachons l’emprunter avec élan et rendre grâce à Dieu !

fr. Guillaume Dehorter, Provincial de Paris ocd