Homélie dim. 5e TO : Quand l’Esprit saint frappe à la porte de mon cœur

Textes liturgiques (année B) : Jb 7, 1-4.6-7 ; Ps 146 (147a) ;1 Co 9, 16-19.22-23 ;Mc 1, 29-39

« La vie de l’homme sur la terre est une corvée » disait Job. Peut-être en serez-vous étonnés. Ce verset est cité dans la Règle du Carmel ! La vie d’un carme serait-elle une corvée ? Voici ce que dit la Règle traduite du latin : « Comme la vie de l’homme sur terre est un temps de tentation (Jb 7, 1) et que tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffrent persécution (2 Tm 3, 12), comme aussi votre adversaire le diable tourne autour de vous tel un lion rugissant à la recherche d’une proie à dévorer (1 P 5, 8), mettez tous vos soins à vous revêtir de l’armure de Dieu afin de pouvoir résister aux embûches de l’ennemi (Ep 6, 11). »

La citation du livre de Job ouvre une exhortation au combat spirituel, en enfilant comme des perles quatre textes de la Bible. Le mot que la liturgie traduit par l’expression « une corvée » a été traduit en latin par deux mots selon les manuscrits : «  tentatio » que reprend notre Règle du Carmel. Vivre est une mise à l’épreuve, une tentation : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » ! « militia », le service militaire, le métier de soldat. Vivre c’est une perpétuelle corvée en temps de guerre (Que ce cliché n’offense pas les militaires qui seraient parmi nous, mes frères !) L’homme ne subsiste que par un labeur pénible qui l’asservit. « Depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. » Job mène une vie de forçat dans un zéro d’espérance où déjà la mort fait son œuvre. « Plus rapides que la navette du tisserand mes jours s’achèvent faute de fil. » Il dira peu après en se tournant vers Dieu : « J’en arrive à souhaiter qu’on m’étrangle : la mort plutôt que mes douleurs. Je suis à bout, laisse-moi. Cesse de me regarder, le temps que j’avale ma salive. Me voici bientôt étendu dans la poussière. Tu me chercheras, mais je ne serai plus. » (Cf. Jb 7, 16-21) Peurs et cauchemars sur un lit de cendres. L’espérance est morte. « Ma vie n’est que du vent ! » s’écrie Job dans sa détresse. « Souviens-toi aujourd’hui, demain il sera trop tard. » Ne nous arrive-t-il pas de faire parfois, nous aussi, l’expérience d’une vie inconsistante et insaisissable. Le temps fuit, vide de tout contenu : « Si je me couche, je dis : à quand le jour ? Si je me lève : à quand le soir ? » (Jb 7, 4) La jeune postulante carmélite Thérèse de l’Enfant-Jésus écrivait il y a 130 ans à sa sœur Céline : «  La vie souvent est pesante, quelle amertume. Il est pénible de commencer une journée de labeur. Si encore on sentait Jésus, oh ! on ferait bien tout pour lui mais non il parait à mille lieues, nous sommes seules avec nous-mêmes…. Mais que fait-il donc ce doux ami, il ne voit donc pas notre angoisse, le poids qui nous oppresse ? Où est-il, pourquoi ne vient-il pas nous consoler, puisque nous n’avons que lui pour ami ? … Jésus se cache mais on le devine ; en versant des larmes on essuie les siennes. » (LT 57, 23 Juillet 1888)

Alléluia. Alléluia. Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17) - JPEG - 28.9 ko
Alléluia. Alléluia. Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Jésus se cache. C’est un peu de cela aussi que rend témoignage saint Marc, dans les premières pages de son évangile. « Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : "Tout le monde te cherche." » Le récit initial de l’évangile de Marc est scandé par un petit mot : « Aussitôt », qui donne un tempo rapide à la narration. « Celui qui aime vole, court, est heureux, rien ne le retient, il donne tout pour le tout et il a tout en tous, l’amour ne compte pas sa peine, il ne prétexte jamais l’impossible, tout lui est possible et tout lui est permis », lisons-nous dans le livre de l’Imitation de Jésus-Christ (III, 5).

C’est si rapide qu’en ces quelques versets, trois lieux de rencontre avec Jésus sont proposés à notre contemplation : la maison, un endroit désert, « ailleurs ». Dans la maison de Simon et d’André, aucune parole de Jésus, mais les gestes de la proximité : il s’approche, il saisit la main, il relève. Portrait du silencieux amour dans l’intimité familiale, tableau de la vie fraternelle en communauté. Jésus est présent, silencieusement, dans les jours ordinaires, dans la monotonie du quotidien. Et peut-être est-il bon d’entendre cet avertissement du pape François vendredi dans l’homélie adressée en particulier aux consacrés : « La vie frénétique d’aujourd’hui conduit à fermer de nombreuses portes à la rencontre, souvent par peur de l’autre. - Les portes des centres commerciaux et les connexions de réseau demeurent toujours ouvertes -. Mais que dans la vie consacrée ceci ne se produise pas : le frère et la sœur que Dieu me donne font partie de mon histoire, ils sont des dons à protéger. Qu’il n’arrive pas de regarder l’écran du téléphone portable plus que les yeux du frère ou de s’attacher à nos programmes plus qu’au Seigneur. » Ce conseil peut être bon pour nous tous.

Puis, bien avant l’aube Jésus se rend « dans un lieu désert » : « Et là il priait. » Le verbe indique la durée, la prière dure longtemps. Qu’est-ce que veut dire prier ? Eh bien, le verbe grec nous en indique clairement le mystère : prier (proseuchomai) c’est échanger les désirs. Jésus se met à l’écart pour échanger des désirs avec son Père, comme on converse avec un ami. Échanger les désirs avec le Père céleste et entre nous, entre frères et sœurs. On dit parfois : "je n’ai pas le temps de prier." Reconnaître cela, n’est-ce pas déjà exprimer le désir de prier ? Quand j’exprime le désir de prier, déjà se manifeste en moi le gémissement de l’Esprit Saint qui me fait désirer, l’Esprit saint qui frappe à la porte de mon cœur. L’Esprit saint est le désir même d’échanger. Il se nomme Esprit de communion. Il est agissant ici et maintenant entre nous, on nomme ça « la messe ».

Vous le savez bien ce mot vient du latin, des dernières paroles : « Ite, missa est ». C’est la messe. J’imagine que les fidèles ont inventé ce mot dans l’impatience que de trop longues célébrations ou de trop longs sermons finissent enfin et qu’on entende le prêtre nous congédier ! «  Missa est  ! » "Ouf ! C’était une belle messe." Oui, d’accord ! Mais tout commence : Vous êtes envoyés ! Nous sommes envoyés ! Comme Jésus après la nuit de prière : « Allons ailleurs car c’est pour cela que je suis sorti. » Jésus nous porte toujours vers une destination inconnue et infinie. « Ailleurs ». Le pharisien Paul de Tarse n’aurait jamais imaginé, avant sa rencontre avec Jésus ressuscité, les chemins qui le conduiraient « ailleurs » de Jérusalem en Asie mineure, puis en Grèce, à Thessalonique, Philippes et Corinthe, et jusqu’à Rome, le centre de l’Empire. « Je me suis fait tout à tous… à cause de l’Evangile. »

Vous me comprenez. La Parole de Dieu est tout à fait pratique. Je ne peux pas me dire non pratiquant : quand je rencontre Jésus tel qu’il est, il me relève de mon activisme fébrile dans ma maison, puis il m’entraine à l’écart dans l’entretien d’amitié de la prière, avant de me faire sortir avec lui à la rencontre de ce monde. Telle est la réponse du chrétien à l’épreuve d’exister.

Fr. Phillipe Hugelé - (Couvent d’Avon)