Homélie dim.16e TO : Croire en la patience de Dieu

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Sg 12, 13.16-19 ; Ps 85 (86) ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43

« Désolé, mais je n’ai pas le temps ! » Combien de fois par semaine entendons-nous cette déclaration ou la disons-nous nous-mêmes ? Dieu, lui a tout son temps. Il est « lent à la colère, plein d’amour et de vérité  » comme nous l’avons entendu dans le psaume. Le Seigneur est toujours disponible pour prendre le temps qu’il faut avec nous ; il sait nous attendre patiemment. Il ne se précipite pas comme nous le ferions pour séparer le bon grain de l’ivraie ; il attend. Dieu attend car il espère. Il espère car il sait que son action puissante peut tout transformer dans nos vies, de sorte que l’ivraie n’étouffe plus le bon grain, et peut-être même que l’ivraie se transforme en bon grain. C’est le mystère de l’amour qu’a si bien saisi Thérèse de l’Enfant-Jésus quand elle écrit, dans une poésie reprenant un poème de Jean de la Croix : «  L’amour j’en ai l’expérience / Du bien, du mal qu’il trouve en moi / Sait profiter (quelle puissance) / Il transforme mon âme en soi. » (PN 30,3) L’Amour qu’est Dieu voit toute chose en sa possibilité de transformation de sorte que rien n’est jamais perdu dans une vie. Le Seigneur ne réduit personne à ses actes les plus terribles. Il sait qu’il peut attendre le meilleur de chacun d’entre nous.

Et pour nous le prouver, il nous a envoyé son propre Fils, Jésus, qui a pris le temps de passer 33 ans de vie avec notre humanité. Jésus incarne le mystère de la patience de Dieu. Cette patience divine se dévoile dans le quotidien de Nazareth et le lent apprentissage de la vie humaine, de l’éducation juive. Elle se devine dans la patience de Jésus avec ses disciples qui peinent à comprendre la voie nouvelle ouverte par ce rabbi pas comme les autres. Elle est mise à l’épreuve face à la dureté de cœur des pharisiens qui ne veulent pas céder devant la miséricorde. Jusqu’au moment où la patience de Jésus devient sa passion : il prend sur lui nos impatiences pour les offrir au Père et y ouvrir un chemin de salut. La patience de Jésus s’exerce désormais dans chacune de nos vies. Plus nous nous approchons du Christ, plus nous pouvons découvrir à quel point nous l’avons fait patienter avant de le recevoir. Il était là présent dans le vestibule mais notre maison intérieure était trop occupée pour que nous le laissions entrer. Jésus se tient à la porte, il frappe et il attend. « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Mais qu’est-ce donc au fond que la patience ? Être patient comme Jésus, c’est peut-être prendre le temps comme on prend sa croix. Nous ne supportons plus aujourd’hui les ‘temps morts’ où il ne se passe rien en apparence ; ou ces temps où il nous faut attendre ou vivre une expérience de souffrance. Nous voulons tout de suite arriver à la solution et régler les problèmes pour échapper aux expériences douloureuses ou inconfortables. Nous sommes au fond comme les disciples dans l’évangile. « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Les disciples ne voient que le négatif : pas de mention du bon grain dans le titre qu’ils donnent à la parabole. Mais surtout ils veulent une explication immédiate et claire qui les préserve de tout travail intérieur. Un peu comme nous demandons parfois à Dieu de faire ceci ou cela pour nous éviter de le faire nous-mêmes ! Mais ainsi les disciples n’entendent pas vraiment la Parole de Dieu.

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Le propre d’une parabole est de ne pas être un discours clair et simple avec une seule interprétation : c’est un type de langage symbolique qui vient nous travailler de l’intérieur pour faire changer nos manières de penser et de voir. Une parabole, ce n’est pas une leçon de morale ou une recette à appliquer. C’est une force créatrice qui change celui qui ’accueille. Mais puisque les disciples refusent de faire ce travail, Jésus leur renvoie probablement l’interprétation simpliste qu’ils attendaient inconsciemment, de sorte que le ton initial de la parabole fort bienveillant se transforme en terrible oracle de jugement ! Le Dieu patient semble s’être mué en Dieu implacable. Est-ce surprenant ? En effet, quand nous refusons de patienter, que se passe-t-il ? Puisque nous ne sommes pas capables de gérer nos émotions négatives au-dedans, nous les projetons au dehors en plaintes, accusations et colères. Nous nous déresponsabilisons ainsi en rejetant la faute sur les autres : ainsi, les disciples refusant de prendre leurs responsabilités. Et voici que la parabole de Jésus recadre les choses en montrant le lien entre impatience et violence. Si nous ne sommes pas patients, si nous ne consentons pas à prendre notre part de souffrance en solidarité avec les autres, nous devenons des germes de violence. Même si parfois, une sainte colère peut avoir toute sa place pour que justice soit dite. Les marchands du temple en savent quelque chose…

Cependant la voie ouverte par Jésus est bien celle qui désamorce la violence de l’intérieur des cœurs. Lui qui a été la victime innocente de l’impatience des hommes nous montre que le Royaume commence quand nous consentons à patienter par amour. Et ainsi cet acte qui ressemble à une graine de moutarde peut progressivement devenir un arbre qui donne vie autour de nous. Mettre un peu de patience dans une situation tendue c’est y enfouir le levain de l’amour. C’est un long et difficile apprentissage, avec beaucoup de chutes. Mais ces petites victoires n’ont pas de prix pour l’établissement de la paix des cœurs. Apprenons par exemple à vivre ce mystère de la patience dans la prière. Quand il nous semble que rien ne se passe, que nous ne sentons rien ou que notre méditation semble creuse, souvenons-nous des paroles de la 2e lecture : « nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. » Le premier acteur de la prière, ce n’est pas nous mais c’est l’Esprit de Jésus qui œuvre en nous et nous transforme. Apprenons dans la prière à entrer dans la profondeur tandis que l’impatience est souvent le signe que nous vivons à la périphérie de nous-mêmes.

Quand nous arriverons devant le Seigneur et que nous découvrirons dans le Face à Face à quel point Il nous a attendu et a été si patient avec nous, nous serons heureux de lui offrir nos petits actes de patience. Seul l’amour reçu du Cœur de Jésus dans la prière nous aidera à incarner cette patience, non par volontarisme, mais par l’œuvre de l’Esprit en nous.Puissions-nous profiter de cet été pour repérer les lieux de nos impatiences et les offrir à Dieu, en posant sur eux, comme Jésus, un regard d’espérance. Amen

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau - (Couvent d’Avon)