Homélie 6e dim. de Pâques : entre présence et absence

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques 6e dimanche de Pâques : Ac 8, 5-8.14-17 ; Ps 65 (66) ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21

Quelle est-elle donc cette dualité entre l’Esprit et le monde, entre le monde de l’Esprit et l’esprit du monde ? Notre liturgie de la Parole est en effet traversée à la fois par le grand souffle de l’Esprit mais aussi par une contradiction avec le monde. Dans les Actes des Apôtres, l’Esprit est répandu à profusion après que les apôtres aient imposé les mains sur les Samaritains ; l’Esprit, selon l’épitre de saint Pierre, a « vivifié », c’est-à-dire ressuscité, le Christ ; et Jésus, dans l’évangile, promet à ses disciples le « Défenseur », « l’esprit de vérité ». En même temps, dans la deuxième lecture, l’appel à rendre compte de l’espérance qui est en nous se situe dans un contexte d’accusation où l’on est amené à se « défendre » et à souffrir ; dans l’évangile, « le monde ne peut pas recevoir », le monde ne voit pas. « Le monde ne voit pas  » : au cœur de toute existence, se joue en fait une dualité plus profonde, entre l’absence et la présence. Dans la vie spirituelle, le monde – autour de nous et en chacun de nous – interroge : « où est votre Christ aujourd’hui et son miracle ? »… pour citer une hymne de la Tour du Pin. Ce jeu d’absence et de présence du Seigneur est au cœur de l’expérience de la foi. La liturgie pascale le met plus particulièrement en évidence, il travaille tout spécialement l’expérience de la prière et s’avère l’enjeu de la contradiction avec le monde : reprenons ces trois axes.

absence présence

Premièrement, la liturgie des dimanches de Pâques est traversée par le jeu de la présence et de l’absence du Ressuscité. Rappelons que lors de ses trois premiers dimanches, nous écoutions des récits d’apparition où, au tombeau puis à la maison, Marie de Magdala puis les disciples, tardent à reconnaitre celui qu’ils voient alors qu’à l’inverse, d’Emmaüs, les deux compagnons reconnaissent Celui qui a pourtant disparu à leurs yeux. Rappelons les discours d’adieux (Jn 14-17) que nous entendons depuis le cinquième dimanche de Pâques et qui nous conduiront aux deux grandes fêtes de l’absence et de la présence : l’Ascension où « le Christ part sans nous quitter » (il part vers son Père mais assure d’être avec nous jusqu’à la fin du monde) et la Pentecôte, fête de la venue de l’Esprit-Saint, mais Esprit dont la fête de la venue consiste à l’implorer encore (Veni sancte spiritus), Esprit que seuls peuvent exprimer des symboles signifiant tout autant sa présence aux effets puissants que sa fugacité : le feu, l’eau, le vent.

Deuxièmement, l’expérience de la foi se vit et s’approfondit dans celle de la présence et de l’absence du Seigneur. La Bible, dans ses psaumes ou son Cantique des Cantiques, est remplie de ces cris qui attestent de cela : « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » ; « où t’es-tu caché, bien-aimé me laissant toute gémissante ? » pour citer la réécriture du Cantique par Jean de la Croix. En parlant d’aimer, de garder les commandements et de reconnaitre, l’évangile de ce jour nous offre trois ingrédients de l’expérience spirituelle en prise avec l’absence et la présence du Seigneur. Premier ingrédient, c’est au fond l’expérience de l’amour, de tout amour, que d’éprouver l’autre absent, ou bien, dans sa présence, d’éprouver qu’il nous échappe toujours, par cécité ou inadéquation : altérité et transcendance. Mais à l’inverse, seul l’amour sait voir et reconnaitre : dans les évangiles, Jésus-Christ ressuscité n’apparait qu’à ceux qui l’aiment et ne se rend visible qu’à ceux qui ont le grand désir de le voir.

Deuxième ingrédient, dans l’expérience de la lectio divina (la « garde des commandements » de l’évangile), le livre des Écritures, telle une trace, nous met en présence d’une absence. Car méditer l’Écriture n’est pas encore entendre la Parole de Dieu : c’est seulement l’Esprit Saint qui nous fait entendre et éprouver la présence du Seigneur comme celui qui conduit notre vie. En présence de l’Écriture, nous sommes comme des orphelins pour reprendre ce mot si fort de l’évangile. L’orphelin est celui qui n’a plus ses parents dont il a reçu cependant la vie et un certain héritage (une éducation voire des biens) mais dont la transmission a été interrompue et qui n’a plus personne pour attester de sa naissance. Jésus nous promet justement de ne pas nous laisser orphelins. Il vient attester de notre nouvelle naissance et donner sens à l’Écriture que nous méditons : telle est l’expérience de la lectio.

Troisième ingrédient, l’évangile parle de reconnaissance et de manifestation. La vie de prière et plus largement l’expérience spirituelle réside dans la reconnaissance de la présence du Seigneur, souvent furtive et au-delà de ce que nous pouvions imaginer, voir ou ressentir. C’est réellement le fruit de l’Esprit saint qui assure cette présence, donne de la reconnaitre et permet parfois de l’attester – pour reprendre les trois expériences de la grâce selon sainte Thérèse. Ainsi, au cœur de la prière, se joue cette tension entre l’absence et la présence de l’Ami, entre la saisie et l’échappée, entre le feu et le froid, entre le désir qui porte la persévérance et le vide qui l’éprouve, tension dont elle constitue la joie et le tourment. Patrice de la Tour du Pin poursuivait le poème évoqué tout à l’heure : « d’où vient en nous cette clarté, ce jour de fête entre les fêtes, sinon de Toi Ressuscité ? » Oui, reconnaitre dans l’absence la présence du Seigneur qui se manifeste est un don de l’Esprit, une grâce pascale que nous célébrons tout particulièrement en ces jours. Cette grâce de reconnaissance pousse au témoignage : « Je vous dirai ce que le Seigneur a fait pour mon âme » dit le psaume de ce jour.

Nous abordons notre troisième axe. La dualité avec le monde par laquelle nous commencions notre méditation se joue autour de cette expérience de l’absence. Le monde autour de nous, le monde en nous, proteste ou conteste : « où est votre Christ et son miracle ? » ; pourquoi le vide, pourquoi le mal ? L’expérience de la vie nous met de fait devant une alternative : une absence vide ou une absence habitée, le hasard et la nécessité ou la grâce et la liberté. Dans cette alternative, nous choisissons – croire c’est se positionner – mais nous le savons plus encore, nous sommes choisis – croire est avant tout une réponse à un appel – L’appel de saint Pierre à rendre compte de notre espérance est un appel à témoigner de notre foi mais aussi à vérifier, à purifier notre propre expérience de toute illusion ou imagination. L’Esprit seul peut cela : il nous pousse irrésistiblement à attester de Celui qui s’est manifesté mais lui seul évangélise, lui seul nous purifie et nous convertit, se manifeste à travers nous.

Nous inaugurons en ces jours notre Centre spirituel rénové. Qu’il soit ce lieu où se donne à rencontrer la présence de l’Ami, dans l’expérience de la prière et de la fraternité, de l’écoute et du silence, où se donne, pour mieux comprendre et témoigner, l’Esprit Saint qui seul fera de ce lieu un Centre « spirituel ». Que telle soit notre joie ! Amen

fr. Guillaume Dehorter, Provincial de Paris ocd