Homélie de Pentecôte : le buisson ardent des apôtres

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques de Pentecôte : Ac 2, 1-11 ; Ps 103 (104) ; 1 Co 12, 3b-7.12-13 ; Jn 20, 19-23

Alors que les Juifs célébraient la Pentecôte, fête de la moisson devenue progressivement fête du don de la Torah, un évènement inouï se produit : des flammes de feu se posent sur chacun des disciples en prière. Mais avant ces flammes, un grand bruit se fit entendre. Ces deux éléments, flammes de feu et grand bruit, nous renvoient aussi bien à l’expérience du buisson ardent que vit Moïse, mais aussi au don de la Loi de Dieu à Moïse. En rappelant ces évènements, saint Luc veut certainement souligner qu’au jour de la Pentecôte, les disciples vivent leur propre expérience du buisson ardent, et, au cœur même de cette expérience, ils sont introduits dans la nouvelle alliance. Il ne leur est plus demandé de retirer leurs sandales, car le dialogue avec le feu dévorant se passe à au-dedans d’eux-mêmes.

Ce ne sont pas eux qui foulent un lieu sacré, mais ils deviennent eux-mêmes un lieu sacré par le feu purificateur de l’Esprit. La nouvelle alliance est désormais inscrite dans leur cœur. Ainsi se réalise en eux la prophétie de Jérémie : « Voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai ma loi au-dedans d’eux, je l’écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » (Jr 31,33). Cette loi nouvelle, celle de l’amour, ne peut être comprise que dans le don de l’Esprit. Plusieurs éléments caractérisent ce don de l’Esprit, je voudrais ici en retenir deux.

Pentecôte

Une première grâce que nous communique l’Esprit dans cette alliance nouvelle, c’est l’universalité. Voici que, dans le don de l’Esprit, les frontières sont tombées, les murs s’écroulent. Chacun entend l’autre dans sa propre langue. Les barrières culturelles cèdent la place à la richesse des différences. L’unique Esprit devient le principe unificateur de la multitude. Inscrit maintenant dans le cœur de chaque être humain, l’Esprit ouvre à une nouvelle fraternité. Ainsi le propos de l’un n’est plus étranger à celui de l’autre. Par le lien de l’Esprit, quelque chose venant de l’autre m’est communiqué. Et l’autre reçoit aussi quelque chose de moi. Admirable mystère de communication des richesses spirituelles et humaines. Mystère de la beauté des différences, mystère de la communion des différences. Une question personnelle que nous pouvons à cet effet nous poser est de nous demander comment vivons-nous cette grâce de la communion de nos différences ? Comment les particularités qui nous caractérisent deviennent-elles pour nous une chance pour l’ouverture et un chemin de vérité et d’humilité ? L’interrogation vaut aussi bien dans notre rapport avec l’Église que dans nos relations familiales et professionnelles. Ouvrons-nous à l’Esprit pour répondre à cette question qu’il nous pose en ce jour.

La deuxième marque que nous communique l’Esprit dans cette alliance nouvelle, c’est le don de la parole et celui de l’écoute : « Tous, nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu  » (Ac 2,11). Parler et écouter. Dans l’Esprit, ces deux réalités deviennent indissociables. Ne peut parler que celui qui peut écouter. Ne peut véritablement écouter que celui qui est disposé à entendre la Parole, celle qui vient des autres, celle qui vient de l’Esprit. En nous invitant à nous ouvrir à la différence, l’Esprit Saint fait de nous, d’une part, des hommes et des femmes de la Parole, et, d’autre part, des hommes et femmes de Parole. Nous devenons des hommes de la Parole parce que, dans l’Esprit, nous parlons à Dieu et nous parlons au nom de Dieu. Nous devenons des personnes de Parole, parce que, dans l’Esprit, nous vivons nous-mêmes dans la fidélité à la parole annoncée.

Comme le dit pape Paul VI, si le monde aujourd’hui nous écoute ce n’est pas avant tout parce que nous sommes des maîtres, mais parce que nous sommes des témoins. Le témoignage de la Parole que nous sommes ici invités à rendre, c’est d’être, à l’image des disciples, des porteurs d’une parole qui redonne vie et espérance. Dans l’Esprit Saint, la parole ne devient plus seulement des simples mots que nous alignons. Par la puissance de l’Esprit, la beauté de la parole ne se juge pas avant tout par sa cohérence littéraire et par sa beauté poétique. Cette parole dont nous devons être les témoins est la parole qui, sortant de notre bouche, même sous la forme d’un bégaiement, relève celui qui ploie sous le poids de son histoire.

C’est une parole qui nous rend présents à tout, même aux choses les plus ordinaires. Une telle parole ne perçoit plus le simple bonjour matinal comme un vulgaire geste usuel, mais bien plus, animée par le souffle de Dieu, même la salutation usuelle portée par cette parole devient pour nous une communion d’espérance et de bénédiction à l’endroit du collègue, du membre de la famille et même de l’inconnu à qui elle est adressée. Bonne et heureuse année avons-nous dit en début d’année à ceux que nous avons rencontrés. Étant devenus des hommes et des femmes de Parole et de la Parole, nous nous rendons compte qu’il ne s’agit pas seulement d’une simple formule que nous avons prononcée ; bien au contraire nous nous engageons, dans l’Esprit Saint, à tenir notre parole en collaborant avec la Providence divine, afin de contribuer à rendre véritablement belle et heureuse, l’année de ceux à qui s’est adressé notre souhait.

Enfin cette parole dont nous sommes appelées à être des témoins par la force de l’Esprit, est une parole de guérison et de libération : «  Recevez l’Esprit ; tout homme à qui vous remettez ses péchés, ils lui seront remis » (Jn 20,22-23). Là où il y a l’Esprit de Dieu, les nœuds sont défaits, la guérison s’opère, le pardon est accordé. Hommes et femmes remplis de l’Esprit qui nous est gratuitement donné, nous sommes appelés à communiquer une parole qui, loin d’enfermer l’autre, le réconcilie avec lui-même et lui redonne confiance. Dans le feu de l’Esprit, même les pardons les plus difficiles à accorder deviennent possibles, car, en nous ouvrant à la grâce de l’Esprit, nous devenons des personnes spirituelles, soucieuses de la joie du prochain et donc capables de lui accorder une parole de pardon qui le libère. Faire de notre vie une Parole et de notre parole une vie n’est possible que par la puissance de l’Esprit. Demandons lui de raviver en nous sa flamme et de renouveler en nous ces fruits !

fr. Elisé Alloko - (Couvent de Paris)