Homélie dim. 20e TO : Le salut est offert aux païens

donnée au Couvent de Lisieux

Textes liturgiques (année A) :Is 56, 1.6-7 ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 15, 21-28

Les textes bibliques de notre liturgie dominicale insistent clairement sur l’universalité du Salut offert par Dieu. Vous l’avez entendu dans la première lecture. Le prophète Isaïe annonce que « Les étrangers […] seront comblés de joie  ». «  La Maison du Seigneur s’appellera “Maison de prière pour tous les peuples” (Is 56,6-7). Le psalmiste a affirmé « ton salut [sera connu] parmi toutes les nations » (Ps 66,3). Enfin dans l’épître, nous avons entendu saint Paul nous dire qu’il a été envoyé comme apôtres des nations païennes.

En conclusion de ces trois lectures, notre évangile rapporte la rencontre de Jésus avec une païenne, une Cananéenne et cette scène a de quoi nous surprendre, car il s’y opère un renversement étonnant qui peut nous aider dans notre propre vie spirituelle.

Nous sommes en face d’un vrai dialogue. Et non pas de deux monologues, ce qui se passe souvent dans nos prises de paroles. En effet, nous suivons nos idées et nous cherchons le plus souvent à les faire triompher sans prendre en compte la parole de l’autre. Ici nous assistons à un vrai dialogue où chacun écoute et reprend la parole à partir de celle de l’autre.

Soulignons tout d’abord que Jésus, avec ses disciples, s’est retiré en territoire païen. Ce territoire est même celui des premiers ennemis d’Israël lors de leur entrée en Terre Promise avec Josué… La femme crie en disant «  Prends pitié de moi Seigneur  » « Kyrie eleison  » (Mt 15,22)… Elle y ajoute le titre de « Fils de David  » et elle explique que « [sa] fille est tourmentée par un démon » (Mt 15,22).

De manière étonnante, surprenante, voire scandaleuse, Jésus, si compatissant habituellement, ne répond rien. Ce n’est qu’à la demande des disciples qu’il prend la parole pour opposer une fin de non-recevoir : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël  » (Mt 15,24). ;Jésus se situe dans le cadre des prophètes qui l’ont précédé, dans le cadre de l’Alliance avec un peuple, le peuple élu. Notons qu’ici Jésus s’adresse aux disciples et non pas à la Cananéenne. Il affirme aux disciples qu’il ne peut pas tout faire et que sa mission est circonscrite.

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Pieter Pietersz Lastman, Christ et la cananéenne (1617)

Osons-nous mettre face à ce « non », face à ce refus de Jésus… Et regardons nos propres « non », ceux que nous disons, ceux que nous devrions dire et que nous n’avons pas la force de dire. Où s’enracinent nos « non » ? Devant ce refus, la femme s’enhardit et vient se prosterner devant lui : «  Seigneur, viens à mon secours !  » (Mt 15,25).

Cette fois, Jésus lui répond directement avec une parole qui peut nous sembler dure : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens  » (Mt 15,26). Ce proverbe souligne de manière aigüe l’opposition du monde entre le Peuple élu et les « païens ». Il est, hélas, assez courant de traiter de « chien d’infidèle » ceux qui ne partagent pas la même foi. Ici, Jésus adoucit tout de même le propos en parlant de « petit chien ».

Loin de s’offusquer de cette parole, la Cananéenne a bien entendu et elle approuve d’une certaine manière : « Oui, Seigneur » (Mt 15,27)… Mais elle ne s’arrête pas là, elle rebondit sur l’image employée par Jésus : « Mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres  » (Mt 15,27).

Jésus, en entendant cette parole, est dans l’admiration de la foi-confiance de cette païenne. Il lui répond : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux !  » (Mt 15,28). Cette parole est forte, car Jésus utilisera la même parole au jardin de Gethsémani pour s’adresser à son Père.

Il y a eu dans ce dialogue une sorte de retournement de la part de Jésus qui est passé du silence d’abord, puis du refus à l’accueil de la demande et il a su dans le dialogue découvrir dans le désir fondamental de cette femme, le désir même de son Père.

Tout au long de l’évangile, nous découvrons trois manières pour Jésus de découvrir la volonté de son Père :

  • La méditation des Écritures,
  • La longue prière filiale et silencieuse,
  • L’accueil de ce qui advient dans la rencontre des autres.

Cela nous est lumière pour notre propre vie. La volonté de Dieu n’est pas un plan arrêté ou un scénario écrit à l’avance qu’il nous faudrait déchiffrer, voire deviner… La volonté de Dieu, c’est que des êtres libres répondent librement à son amour, qu’ils entrent donc en dialogue avec lui en inventant dans l’amour toutes leurs répliques.

Ce matin, en célébrant l’Eucharistie, nous approchons du Seigneur, du Fils de David, du Sauveur. Qu’à l’exemple de la Cananéenne de l’Évangile, nous soyons éveillés dans l’amour et dans la foi. Une foi inébranlable et humble qui ne se laisse rebuter, ni décourager par rien. Une foi qui se traduit par une prière insistante, persévérante, importune même ; une prière qui soit un dialogue filial mais qui ne revendique aucun droit. Rien n’est dû, tout est don.

La foi sait que les miettes qui tombent de la table vont combler sa faim et bien au-delà. Et dans cette Eucharistie, nous recevons plus que les miettes, nous nous nourrissons du Corps du Christ pour devenir son Corps et le rendre présente au cœur de notre monde.

Amen.

fr. Didier-Marie de la Trinité - (Couvent de Lisieux)