Homélie pour Sainte Thérèse d’Avila : 15 octobre 2016

donné au couvent de Lisieux

Homélie pour la Fête de Sainte Thérèse d’Avila

Textes  : Sg 7,7-14 ; Rm 8,14-17.26-27 ; Jn 7,14-18.37-39

Lorsqu’en 1970 le bienheureux pape Paul VI a eu l’audace de reconnaître à Thérèse d’Avila le titre de « docteur de l’Eglise », - la première femme de cette noble cohorte de saints -, il a dit dans son homélie : « C’est un acte qui, intentionnellement, veut être lumineux ; qui pourrait avoir pour expression symbolique une lampe allumée devant l’humble et majestueuse figure de la Sainte : acte lumineux par le faisceau rayonnant que le titre de Docteur de l’Eglise projette sur elle ; lumineux aussi par un autre faisceau rayonnant qu’il projette sur nous.  » Laissons-nous ce matin illuminer par cette douce lumière. N’a-t-on pas pu dire, d’une manière simpliste, que Thérèse est la mystique de la lumière alors que Jean de la Croix est le docteur de la nuit ? Qu’importe ! Reconnaissons en elle selon la parole de Paul VI une «  lumière faite vie d’une manière sublime, pour le bien et le service des hommes. »

En me laissant guider par la parole de Dieu que nous venons d’écouter, je voudrai simplement évoquer quelques faisceaux de cette sublime lumière. Trois expressions retiendront notre attention.

Dans la première lecture, il nous a été dit : « L’esprit de la Sagesse est venu en moi  ». La sagesse est un art de vivre qui permet de s’orienter dans les réalités de ce monde. C’est un principe intérieur et dynamique, le principe spirituel d’une connaissance qui nous fait discerner et choisir ce qui est conforme à la volonté de Dieu. Les paroles de Jésus dans l’évangile sont un commentaire de ce passage : « Quelqu’un veut-il faire la volonté de Dieu, il saura si mon enseignement vient de Dieu, ou si je parle de ma propre initiative.  » Face à la curiosité de ses interlocuteurs, Jésus ne nie pas et il n’affirme pas non plus avoir été à l’école. Ce qui caractérise son enseignement ce n’est pas un savoir, ni la maitrise d’un savoir, mais c’est d’être la parole d’un témoin, c’est-à-dire d’un prophète qui se réfère à la source de la parole. En Jésus le désir intérieur et la volonté de Dieu coïncident parfaitement, car jamais il ne cherche sa propre gloire mais uniquement la gloire de Dieu. Voilà le fruit d’une authentique vie de prière : « J’ai prié et le discernement m’a été donné.  » A chaque réalité de ce monde, à chaque événement de mon existence je sais donner sa juste place, je sais reconnaître sa valeur exacte : la richesse, l’argent est regardé comme de la boue, la beauté et la santé sont appréciables, mais passagères. L’éclat qui vient de la sagesse ne connaît pas d’éclipse. Pour Thérèse cette clarté porte un nom : Jésus. « Sa lumière n’est pas comme celle du soleil. C’est une lumière qui n’a pas de nuit, rien ne la trouble, car elle n’est que lumière  » (Livre de la vie 28,5). « Ceux qui acquièrent la sagesse gagnent l’amitié de Dieu.  » Oui, pour nous, Jésus est devenu sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption (Cf. 1 Co 1, 30). Ce que Thérèse traduit par cette merveilleuse parole : l’amitié : « Quel bon ami !  » (Livre de la vie 8,6) ! « Il est l’ami véritable » (22, 6) « un très bon ami  » (22,10), «  il a tellement envie d’avoir des amis » (Chemin de perfection 35 ,2).

Nous voici avec saint Paul. De la lettre aux Romains je retiens l’expression : «  Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils  ». Aussitôt viennent à notre pensée les pages admirables du « Chemin de perfection », ce petit livre où Thérèse enseigne à ses sœurs la « manière de procéder  », l’art de vivre des carmélites. Elle le fait en commentant la prière de Jésus : le Notre Père. C’est ainsi que nous apprenons auprès de notre mère sainte Thérèse à « nous laisser conduire par l’Esprit.  » C’est un chemin de libération qui détruit l’esprit d’esclavage, et un chemin de confiance qui s’oppose à la peur. Esclaves de nos péchés et de notre faiblesse nous nous enfermons dans nos peurs. Mais par le baptême nous sommes devenus « héritiers avec le Christ ».

Dans la nouvelle constitution apostolique pour les femmes contemplatives, le pape François redit le sens véritables de l’ascèse chrétienne : « L’ascèse, avec tous les moyens que l’Eglise propose pour la maîtrise de soi et la purification du cœur, conduit aussi à nous libérer de tout ce qui est propre à la « mondanité » pour vivre la logique de l’Évangile qui est la logique du don, particulièrement du don de soi, comme une exigence de réponse au premier et unique amour de votre vie. De cette façon, vous pourrez répondre aussi aux attentes des frères et des sœurs, ainsi qu’aux exigences morales et spirituelles intrinsèques à chacun des trois conseils évangéliques que vous avez professés par vos vœux solennels. À ce propos, votre vie entièrement donnée acquiert un fort sens prophétique : sobriété, détachement des choses, don de soi-même dans l’obéissance, transparence dans les relations, tout pour vous est rendu plus radical et exigeant par le choix de renoncer même à « l’espace, aux contacts, à tant de biens de la création, comme une façon particulière de donner son ‘corps’ ». Avoir choisi une vie de stabilité devient signe éloquent de fidélité pour notre monde globalisé et habitué à des changements toujours plus rapides et faciles, avec le risque de ne plus avoir de racines. Même le domaine des relations fraternelles est rendu plus exigeant par la vie cloîtrée qui impose dans la communauté des relations continues et de proximité. Vous pouvez être un exemple et une aide pour le peuple de Dieu et l’humanité d’aujourd’hui, marquée et souvent déchirée par tant de divisions, en restant à côté du frère et de la sœur même là où il existe des différends à régler, des tensions et des conflits à gérer, des fragilités à accueillir. L’ascèse est aussi un moyen d’entrer en contact avec sa propre fragilité et de la confier à la tendresse de Dieu et de la communauté. » (Quaerere vultum Dei, 29 juin 2016, 35) Comme disait notre mère sainte Thérèse, au carmel tout se vit avec douceur (cf. Fondations 18, 7), même les difficultés et les rugosités de la vie communautaire ! Tel est l’Esprit filial qui nous anime, comme des enfants qui se savent aimés par notre Père.

Enfin l’évangile nous invite à venir à Jésus : «  Venez à moi  ». « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ». Comme dit l’Ecriture : « de son cœur couleront des fleuves d’eau vive ». La phrase telle qu’elle est écrite ne permet pas grammaticalement de décider si l’eau coule du cœur de Jésus ou bien du cœur du croyant. L’alternative dépend de la ponctuation, or dans les manuscrits les plus anciens la ponctuation n’existe pas ! Ou bien c’est une source qui abreuve ou bien c’est une source qui fait une source. Faut-il choisir ? Nous préférerons aujourd’hui remplacer le ou-ou par le et-et ! De quelle eau s’agit-il ? C’est l’eau vive des paroles de Jésus, son enseignement. En buvant ses paroles on se désaltère et en même temps ses paroles deviennent source d’autres paroles, source d’une doctrine spirituelle. C’est ainsi que Thérèse de Jésus est devenue maîtresse de vie spirituelle, et même elle a été appelée « mater spiritualium » mère des spirituels, et comme telle reconnue « docteur de l’Eglise », mère des femmes et des hommes qui se laissent conduire et transformer par l’Esprit saint. « En allant boire à son Evangile » (Chemin de perfection, Escorial 31,5), Thérèse a reçu l’Esprit de Jésus. L’Esprit l’a transformée en lui faisant abandonner toutes les mondanités des parloirs pour la conduire vers la demeure la plus intérieure où Dieu lui-même réside. Il a fait d’elle une maîtresse d’oraison et une aventurière de Dieu, fille de l’Eglise sur les chemins de fondations nouvelles.

L’esprit de Sagesse, l’Esprit qui fait de nous des fils, l’Esprit qui jaillit du cœur, porte un Nom : « Miséricorde ». « De son cœur couleront des fleuves d’eau vive  » : littéralement : des entrailles, « de son ventre ». Nous voici reconduits dans la grâce de l’année jubilaire. Que la prière de notre Mère sainte Thérèse nous obtienne d’être avec elle des hommes et des femmes qui chantent sans fin les miséricordes du Seigneur. Amen.

fr. Philippe Hugelé ocd