Passerais-je un ravin de ténèbres ?

Dans la suite du Christ, le chrétien qui Lui répond avec un amour fidèle et généreux est appelé un jour ou l’autre à une transformation radicale. Cette transformation rendra son cœur capable d’accueillir le grand amour de Dieu et adaptera sa foi à la lumière divine, éblouissante. Tout bascule : plus de repères, plus de certitudes. Thérèse a connu ces passages par les ténèbres à l’occasion d’épreuves intérieures et extérieures. Il s’agit de laisser l’Esprit de Dieu agir et cela est difficile ! Thérèse va connaître une dure épreuve alors que son Père est victime d’une maladie mentale qui l’humilie profondément.

« Je me rappelle qu’au mois de Juin 1888, au moment de nos premières épreuves, je disais : »Je soufre beaucoup, mais je sens que je puis encore supporter de plus grandes épreuves.« Je ne pensais pas alors à celles qui m’étaient réservées… Je ne savais pas que le 12 Février, un mois après ma prise d’habit, notre Père chéri boirait à la plus amère, à la plus humiliante de toutes les coupes. Ah ! ce jour-là je n’ai pas dit pouvoir souffrir encore davantage !… Les paroles ne peuvent exprimer nos angoisses, aussi je ne vais pas essayer de les décrire. Un jour, au Ciel, nous aimerons à nous parler de nos glorieuses épreuves, déjà ne sommes-nous pas heureuses de les avoir souffertes ? Oui les trois années du martyre de Papa me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie, je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les révélations des Saints. » (Ms A, 72r)

Thérèse cherche à donner un sens à son épreuve et à la vivre dans la foi avec le Christ.

« Céline, puisque Jésus a été » seul à fouler le vin « qu’il nous donne à boire, à notre tour ne refusons pas de porter des vêtements teints de sang… foulons pour Jésus un vin nouveau qui le désaltère, qui lui rende amour pour amour, ah ! ne gardons pas une seule goutte du vin que nous pouvons lui donner… alors, regardant autour de Lui il verra que nous venons pour lui aider !… Son visage était comme caché !… Céline, il l’est encore aujourd’hui, car qui est-ce qui comprend les larmes de Jésus ?… » (LT 108)

Vers la fin de sa vie, Thérèse est de nouveau plongée dans les ténèbres. Ce travail de purification-transformation reprend en profondeur et l’ébranle au cœur de sa foi.

« Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi, qui par l’abus des grâces perdent ce précieux trésor, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fut envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment… Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle devait ne s’éteindre qu’à l’heure marquée par le Bon Dieu et… cette heure n’est pas encore venue… Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens, mais hélas ! je crois que c’est impossible. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l’obscurité. Je vais cependant essayer de l’expliquer par une comparaison. Je suppose que je suis née dans un pays environné d’un épais brouillard, jamais je n’ai contemplé le riant aspect de la nature, inondée, transfigurée par le brillant soleil ; dès mon enfance il est vrai, j’entends parler de ces merveilles, je sais que le pays où je suis n’est pas ma patrie, qu’il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n’est pas une histoire inventée par un habitant du triste pays où je suis, c’est une réalité certaine car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu vivre trente-trois ans dans le pays des ténèbres ; hélas ! les ténèbres n’ont point compris que ce Divin Roi était la lumière du monde… Mais Seigneur, votre enfant l’a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué… Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !… Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés… Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin… ô Jésus, s’il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l’épreuve jusqu’à ce qu’il vous plaise de m’introduire dans votre lumineux royaume. la seule grâce que je vous demande c’est de ne jamais vous offenser !… » (Ms C, 5v-6r)

Thérèse, transformée sous l’action de l’Esprit, témoigne :

« Oui, c’est bien cela ! Je ne suis plus en effet, comme dans mon enfance, accessible à toute douleur ; je suis comme ressuscitée je ne suis plus au lieu où l’on me croit… Oh ! ne vous faites pas de peine pour moi, j’en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m’est douce. » (DE 29 mai)

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