Premier dimanche de l’Avent : l’attente …

donné au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Is 2, 1-5 ; Ps 121 (122) ; Rm 13, 11-14a ; Mt 24, 37-44

« Il arrive », dit-on parfois avec, au fond, grande délicatesse : non pas « il est en retard » mais « il arrive », « certes il n’est pas encore là mais presque ». Dans nos communautés, religieuses ou familiales, il me semble qu’il y a une moitié faite pour attendre l’autre, une autre moitié pour faire attendre l’autre… et je crois savoir dans quelle moitié je me trouve. Mais en ce début d’Avent, l’expérience de l’attente peut justement nous parler de Dieu et le retardataire nous apparaitre comme un sacrement de Dieu. N’y voyez pas là l’encouragement du vice – car sur ce point, l’évangile des femmes folles invite à la ponctualité : l’heure de Dieu n’attend pas ! – mais, en cette entrée en Avent où le Seigneur se présente comme « celui qui vient » – celui qui arrive –, le Seigneur vient encourager, pacifier, orienter, habiter et intensifier notre attente.

Nous méditerons cela selon trois directions, en exploitant trois registres que suggère la liturgie : en donnant quelques jalons pour une spiritualité de l’attente (premièrement) ; en soulignant tout particulièrement les paradoxes de l’attente (deuxièmement) ; enfin en reprenant quelques traits d’une théologie de l’attente…

Premièrement, l’expérience de l’attente fait partie de celle de Dieu : croire, c’est attendre. La liturgie de l’Avent, plus précisément, souligne – premier aspect – que croire, c’est désirer toujours plus ardemment la venue du Seigneur, c’est persévérer dans l’éveil du cœur et – second aspect – que croire, c’est se laisser transformer (convertir) dans nos impatiences. Pour le dire négativement, les deux épreuves ou combats de l’attente sont l’assoupissement ou l’impatience. Précisons. D’une part, croire c’est, tendu vers Dieu (‘ad-tendre’), désirer le connaitre, le rencontrer, sûr qu’il est là mais aussi qu’il vient, toujours inédit et, tel un retardataire, nous faisant éprouver son absence.

Croire, c’est donc, comme le dit l’évangile, sans se lasser demeurer dans l’éveil du cœur et de la foi. Cela passe souvent par la tentation de s’endormir – saint Paul invite justement à se réveiller, à sortir de son sommeil –, en entrant par exemple dans une certaine routine ; en se contentant de ses habitudes – même religieuses – en s’accommodant d’un certain manque de goût ou d’une indifférence vis-à-vis des choses de Dieu – la fameuse acédie de la littérature monastique – Croire en Dieu, c’est aussi éprouver inévitablement – car Dieu est Dieu – un vide, un décalage entre ce que l’on veut, ce qui nous fait plaisir et ce que Dieu est et ce que Dieu donne. Ce vide est l’expérience normale de la foi mais nous risquons toujours de vouloir le combler par nos propres manières de faire et de penser.

Ne pas cesser d’attendre, c’est donc résister au remplissage de toute sorte, activisme ou bavardage – et ce même dans la prière – c’est aussi résister à toute forme de fuite ou de démission. Cultiver au contraire l’éveil du cœur, c’est demeurer, persévérer ou tenir bon comme y invite l’évangile, dans l’ascèse du ‘Dieu seul’, c’est accepter de s’ennuyer dans la prière mais préférer s’ennuyer de Dieu plutôt que de s’occuper avec moins que lui. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre  » Mais Pascal ne connaissait pas Internet qui permet l’esquive même en restant dans sa chambre : sa présence massive dans nos vies et sa possibilité de ne jamais nous retrouver seul avec nous-mêmes ne nous aide pas.

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L’Avent peut donner le gout de nous déconnecter davantage pour accueillir Dieu, fut-ce dans son absence… D’autre part, croire c’est nous laisser transformer dans nos impatiences. L’expérience du temps est essentielle pour évangéliser nos impatiences, vis-à-vis des autres et vis-à-vis de nous-mêmes. C’est par miséricorde que Dieu nous offre le temps, pour notre transformation et notre murissement. Sainte Thérèse d’Avila peut nous éclairer, elle qui, enfant puis jeune religieuse, voulait Dieu tout de suite mais qui apprit, à travers vingt années de vie médiocre, que cette impatience était trop humaine. Ce n’est qu’imprégnée de sa misère en ayant fait l’expérience de la miséricorde du Seigneur, qu’elle put s’élancer sur les chemins du Seigneur et comprendre qu’au fond, dans notre attente, ce n’est pas nous qui attendons mais Dieu qui nous attend qui transforme notre cœur.

Après ces petits jalons pour une spiritualité de l’Avent, soulignons que l’expérience de l’attente dont il est question n’est pas banale, comme celle par exemple d’attendre le bus, mais paradoxale, tout comme l’expérience de la foi.

Les textes bibliques de ce jour appuient les paradoxes et les tensions. Il s’agit d’avancer (Isaïe invite à marcher à la lumière du Seigneur et l’oraison dit d’aller à la rencontre du Seigneur qui vient) mais aussi de savoir demeurer, tenir. Il s’agit de savoir et de ne pas savoir. La nuit est avancée mais encore obscure. Le salut est là, plus proche dit Paul qu’auparavant, mais encore à venir : il arrive lui aussi ! Le Seigneur est apparu (avec la naissance de Jésus) et s’est révélé mais demeure obscur car toujours obscur et toujours au-delà ce qui fait dire aux mystiques qui parlent de leur expérience de Dieu : « c’est çà mais ce n’est pas çà ». Autrement dit, attendre Dieu, c’est attendre sans attendre, c’est, en parlant comme un grammairien, rendre intransitif le verbe attendre. C’est ne pas enfermer Dieu dans tel ou tel espoir. « Inattendre » a-t-on écrit.

Enfin et troisièmement, à travers ces propos, c’est une théologie de l’attente qui se dessine. Dieu, comme nous venons de le dire, est venu et s’est dévoilé – en Jésus : c’est le mystère de Noël – mais Dieu est toujours au-delà. L’attendre c’est donc accueillir sa présence tout en souffrant son absence sans cesser de l’espérer. « Dieu désormais ne peut se penser que comme l’inattendu, l’inespéré il ne se possède pas plus que la vérité. C’est un futur perpétuel et imprévisible. » Croire, c’est donc attendre.

Dieu est lui-même attente en raison de sa miséricorde. Croire, c’est compter sur un Dieu patient qui espère la conversion de chacun. Cela aussi appartient au sens de l’Avent : l’espérance de la parousie finale. « Faudrait-il dans l’attente établir sa demeure ? » se demandait un poète. Oui, car Dieu est Dieu, qu’il est miséricordieux et qu’il nous espère : là est notre espérance. Bel Avent à tous ! Amen

fr. Guillaume Dehorter, ocd (Provincial de Paris)