Nous laisser saisir par l’amour de Jésus (Homélie 5° dim. carême

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année C) : Is 43, 16-21 ; Ps 125 (126) ; Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 1-11

« Ne pèche plus !  » Ces paroles de Jésus à la femme adultère, comme nous serions heureux qu’elles puissent se réaliser pour nous ! Ne plus pécher, non parce que nous serions morts, mais parce que notre vie serait tout entière vie de Jésus en nous : nous n’éprouverions plus le pénible sentiment de remords ou de culpabilité, la douleur d’avoir fait du mal à notre prochain ; nous saurions par expérience que l’amour de Dieu nous a transformés au plus profond de nous-mêmes et que nous avons perdu toute indignité devant lui !

Chers frères et sœurs, comment progresser vers ce jour béni où nous serons enfin pleinement unis à Dieu, ne péchant plus que par inadvertance, et jamais gravement ? L’Évangile nous l’indique : en faisant, comme la femme pécheresse, l’expérience que Jésus nous dit « je ne te condamne pas ». Cela suppose de reconnaître que nous sommes condamnables, et de nous laisser conduire vers une reconnaissance de plus en plus profonde, dans la sécurité donnée par cette parole, que nous sommes condamnables non seulement en raison de fautes passées ou consciemment présentes, mais encore en raison de fautes ignorées de nous. Car nous commettons sans nous en rendre compte des péchés tels que celui d’orgueil ou d’envie — quand par exemple nous jugeons les autres, comme les hommes la femme de l’Évangile —, ou bien encore de paresse spirituelle… La parole de Jésus « je ne te condamne pas » est aussi une expression d’amour : « je ne te condamne pas » ; il s’agit d’une relation interpersonnelle entre Jésus et cette femme, entre Jésus et chacun, chacune de nous. Frères et sœurs, pour progresser dans notre union à Dieu il nous faut nous laisser saisir par l’amour personnel de Jésus pour nous. Nous laisser saisir par lui plutôt que de chercher à contrôler notre vie de foi, et pouvoir ainsi dire comme Paul, dans notre deuxième lecture : « j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus ». Il nous faut, comme Paul, « accepter de tout perdre », « tous ces avantages que nous avons », et qui consistent à pouvoir nous appuyer sur nos vertus et bonnes actions. Vous avez entendu comment Paul dit que tous ces avantages, il « les considère désormais comme des ordures » — des ordures ! —, « afin de gagner un seul avantage : le Christ ». Oui, il s’agit, comme Paul, d’accepter de n’être justes que par la foi, et non par nos actions. Paul qui s’écriera, au début du magnifique chapitre 8 de son Épître aux Romains : « il n’y a plus de condamnation maintenant pour ceux qui sont dans le Christ Jésus ! ». Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont plus condamnables, que nous ne sommes plus condamnables. C’est justement la foi en Jésus, qui ne nous condamne pas alors que nous le méritons où que nous le mériterions, si nous n’avions pas été précédés par sa miséricorde, c’est justement cette foi en Jésus qui nous libère de la peur de ce que Paul appelle « l’esclavage de la loi », qui consiste à chercher sa sécurité dans l’observance extérieure des commandements de Dieu. Et c’est d’être libérés de cette peur qui nous rend peu à peu capables d’observer le grand commandement : celui de l’amour.

Non seulement Jésus ne nous condamne pas, mais cette non-condamnation lui coûte extrêmement : elle lui coûte l’honneur, elle lui coûte la vie. Car c’est pour cela qu’il sera mis à mort : la fidélité à son Père, dont la miséricorde relativise tout ce en quoi les ennemis de Jésus mettent leur sécurité : le Temple, et la Loi. À ce compte-là nous aussi nous sommes ses ennemis. À chaque fois que nous relativisons la miséricorde par rapport au culte ou par rapport à la conformité à ce qui nous semble être la loi de Dieu. Souvenons-nous de l’Épître aux Romains, au chapitre 5 cette fois : « la preuve que Dieu nous aime, c’est qu’alors que nous étions encore pécheurs Jésus-Christ est mort pour nous ». Non seulement, chers frères et sœurs, Jésus ne nous condamne pas — au prix de son honneur et de sa vie —, mais — c’est la merveille qui a enthousiasmé Paul au sens propre d’être empli de Dieu — il nous donne son propre Esprit : la force, la puissance de transformation pour pouvoir aimer. C’est ce qu’il dit au chapitre 8 de l’épître aux Romains : « il n’y a plus de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. La loi de l’Esprit de vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort ».

C’est en vivant de tout cela que nous pouvons voir cette parole se réaliser en nous : « ne pèche plus ». « Tout cela » se résume à reconnaître que nous sommes condamnables, plus que nous le croyons, peut-être, et, inséparablement, nous réjouir de ne pas être condamnés, grâce au si grand amour de Jésus pour nous. Cela suppose aussi de nous laisser guider et transformer intérieurement par l’Esprit d’amour, de nous laisser conduire à ce point où nous reconnaissons par expérience, comme la femme adultère, non seulement notre péché, grand ou petit, mais, ce qui est parfois encore plus difficile, notre petitesse et notre impuissance à quoi que ce soit de bon si nous agissons par nous-mêmes. C’est ce que sainte Thérèse de Lisieux exprima en disant que « le Tout-Puissant a fait de grandes choses » en son âme, « et la plus grande » — quelle est donc cette plus grande chose ? — « la plus grande, c’est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance » ! (Ms C)

Chers frères et sœurs, dans cet esprit, qui est celui de l’Évangile, situons-nous, pendant quelques instants de silence, à la place de la femme adultère. Reconnaissons non seulement notre péché, passé ou présent, mais plus profondément encore — et c’est peut-être plus difficile pour nous — notre petitesse et notre impuissance. Et, de là, entendons Jésus nous dire personnellement : « moi non plus je ne te condamne pas ; va, et désormais ne pèche plus ! »

Fr. Jean-Baptiste Lecuit - (couvent de Paris)