Ceux qui commencent à faire oraison ; Vida 11, 9-13

Dans le texte suivant, regarder :

  • Qu’elles sont les personnes en présence ?
  • Quelle est la part qui revient à chacune ?
  • Regrouper en divers ensemble le vocabulaire. Qu’est-ce que cela nous dit ?
  • En quoi consiste le paradoxe de la foi ?
  • Quels sont les éléments à mettre en place pour que notre oraison repose sur un fondement solide ?

CEUX QUI COMMENCENT À FAIRE ORAISON

Vida 11, 9-13

9 Les personnes qui commencent à faire oraison, nous pouvons bien le dire, tirent l’eau du puits, et c’est un dur labeur, je l’ai fait remarquer déjà. Il leur faut nécessairement de pénibles efforts pour recueillir leurs sens accoutumés à se répandre au dehors ; elles doivent s’habituer peu à peu à ne plus se soucier de voir ni d’entendre, et s’en abstenir effectivement aux heures d’oraison, rester dans la solitude, et là séparées de tout, réfléchir à leur vie passée. C’est, d’ailleurs, ce que débutants et gens avancés doivent faire souvent, mais en insistant plus ou moins, ainsi que je le montrerai plus loin. Une des peines des commençants est de ne pouvoir se rendre compte s’ils se repentent de leurs fautes ; ce repentir, ils l’ont cependant, puisqu’ils se donnent si résolument au service de Dieu. C’est de la vie de Jésus-Christ qu’ils doivent s’occuper et cet exercice n’est pas sans fatiguer l’entendement.

Voilà ce que nous pouvons obtenir par nos efforts, aidés du secours de Dieu bien entendu, car – personne ne l’ignore – de nous-mêmes nous ne saurions avoir une bonne pensée. C’est ce que j’appelle commencer à tirer l’eau du puits, et Dieu veuille qu’il y en ait ! Du moins, il ne tient pas à nous d’en trouver : nous allons au puits pour en tirer, en un mot nous faisons ce qui est en notre pouvoir pour arroser les fleurs. Dieu est infiniment bon. Si tandis qu’en laborieux jardiniers nous faisons ce qui dépend de nous, il permet, pour des motifs connus de lui et peut-être pour notre très grand avantage, que le puits reste à sec, il saura bien entretenir les fleurs sans eau, et donner ainsi l’accroissement aux vertus. Par « eau » j’entends ici les larmes que l’on répand, et, à leur défaut, la dévotion intérieure, les tendres sentiments.

10 Mais que fera, je le demande, celui qui, durant de longs jours, n’éprouve que sécheresse, ennui, répugnance ? Il ne sent pas le moindre attrait pour venir tirer de l’eau. Et sans la pensée qu’il fait plaisir et rend service au maître du jardin, sans la crainte de perdre ses peines passées et la récompense du pénible travail de descendre si souvent le seau pour le remonter vide, sans nul doute il abandonnerait l’entreprise. Bien des fois même, il lui arrivera de ne pouvoir lever les bras pour faire le mouvement voulu. En d’autres termes, il sera hors d’état de concevoir une bonne pensée, car tirer l’eau du puits, nous en sommes convenus, c’est travailler avec l’entendement. Je le demande encore, que fera le jardinier ?

Et bien ! il se réjouira, il se consolera, il regardera comme une grâce immense de travailler dans le jardin d’un si puissant empereur. Évidemment, c’est la satisfaction de son maître et non la sienne qu’il doit avoir en vue. Dès lors, sachant que son travail lui est agréable, il le remerciera beaucoup de la confiance qu’il lui témoigne : et par le fait, son maître, le voyant prendre ainsi tant de soin du jardin qu’il lui a confié, sans recevoir pourtant aucun salaire, le juge digne de sa confiance. Ainsi, il aidera son Seigneur à porter sa croix, se souvenant que toute la vie de ce divin Maître n’a été qu’une croix continuelle ; il ne cherchera pas ici-bas son royaume ; il n’abandonnera jamais l’oraison ; il restera fermement résolu à ne pas laisser tomber Jésus-Christ sous le poids de sa croix, quand bien même la sécheresse devrait durer autant que sa vie. Un temps viendra où, en une fois, la récompense lui sera donnée tout entière. Qu’il n’ait donc aucune frayeur de perdre sa peine ; il sert un bon maître, qui a les yeux fixés sur lui. Enfin, qu’il ne s’inquiète pas des mauvaises pensées ; le démon les présentait bien à saint Jérôme dans son désert !

11 Toutefois ces peines ont leur prix. Je les connais par expérience, les ayant subies de longues années, au point de me croire très favorisée quand je parvenais à tirer une goutte d’eau seulement de ce puits béni. Elles sont très grandes, je le sais, et à mon avis, elles demandent plus de courage que bien d’autres tribulations qui se rencontrent dans le monde. Mais, je le vois aussi, Dieu leur réserve, dès cette vie, une haute récompense. Oui, une seule de ces heures où par la suite il s’est fait goûter à mon âme, m’a dédommagée de toutes les angoisses que m’avait longtemps coûtées la persévérance dans l’oraison.

Si le Seigneur envoie ces peines, avec bien d’autres tentations, aux uns dans les premiers temps – et c’est le plus ordinaire –, aux autres vers la fin, c’est, je pense, afin d’éprouver ses amants. Avant de mettre en eux de si grands trésors, il veut s’assurer qu’ils pourront boire son calice et l’aider à porter sa croix. C’est pour notre bien, j’en suis persuadée, que Notre-Seigneur nous conduit par cette voie ; par là il nous montre le peu que nous sommes. Les faveurs qu’il nous réserve étant si élevées, il veut, avant de nous les départir, nous faire toucher du doigt notre misère, sans doute afin qu’il n’en soit pas de nous comme de Lucifer.

12 Mais y a-t-il, ô mon Maître, une seule de tes dispositions qui ne tende au plus grand bien d’une âme que tu sais toute à toi, d’une âme qui s’abandonne entre tes mains pour te suivre partout où tu iras et jusqu’à la mort de la croix, d’une âme résolue de t’aider à porter ton fardeau, sans jamais te laisser seul en soutenir le poids ? Quiconque voit en soi une telle détermination n’a rien à craindre, rien absolument.

Et pourquoi vous affliger, âmes spirituelles ? Vous avez dit adieu aux divertissements du monde et vous aspirez à vous entretenir seul à seul avec Dieu : une fois à cette hauteur, le principal est fait. Bénissez-en Notre-Seigneur, et confiez-vous en sa bonté ; il n’a jamais manqué à ses amis. Ensuite, rejetez avec le plus grand soin les pensées comme celle-ci : pourquoi à telle personne Dieu donne-t-il en si peu de temps a dévotion, et me la refuse-t-il, à moi, au bout de tant d’années ? Soyons-en persuadés, tout est pour notre plus grand bien. Que Notre-Seigneur nous conduise par où il voudra, nous ne sommes plus à nous, mais à lui. Il nous fait une grande grâce en voulant bien nous conserver la volonté de bêcher son jardin, en nous permettant de nous tenir tout près de lui, qui en est le maître. Il est avec nous ; en cela, pas de doute possible. Et s’il veut que, chez les uns, les plantes et les fleurs croissent avec l’eau qu’il met pour eux dans le puits, chez les autres sans elle, qu’ai-je à y voir ? fais, Seigneur, ce qui te plaira : pourvu que je ne t’offense pas et que mes vertus – si tant est que ta bonté en ait mis en moi – ne viennent pas à disparaître, cela me suffit ! Tu as souffert, Seigneur, je veux souffrir. Que ta volonté s’accomplisse en moi tout entière ! Mais, je n’ose t’en prier, qu’un bien aussi précieux que ton amour ne soit pas donné en partage à des gens qui ne te servent que pour goûter tes délices.

13 Il faut remarquer ceci, et je le dis parce que j’en ai l’expérience : l’âme qui, dans ce chemin de l’oraison mentale, se met à marcher résolument, qui arrive à se soucier peu des goûts et des consolations, à ne pas se réjouir ou se désoler outre mesure, soit qu’elle les reçoive, soit qu’elle s’en voie privée, cette âme, dis-je, a fourni déjà une grande partie de la carrière. Quels que soient ses faux pas, elle est sûre de ne pas retourner en arrière, car l’édifice qu’elle construit repose sur un solide fondement. En définitive, l’amour de Dieu ne consiste pas à verser des larmes, à éprouver des goûts spirituels et ces tendres sentiments, qu’on désire tant d’ordinaire et où l’on met sa consolation, mais à servir Dieu dans la justice, la force d’âme et l’humilité. Le reste, à mon avis, c’est recevoir toujours et ne jamais donner.