18e Dimanche T.O.-C-

De la foule qui entoure Jésus se lève une requête : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage » mais il répond : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? » (cf. Ex 2,14). Jésus refuse d’intervenir et renvoie les protagonistes aux autorités que la société civile a mises en place pour résoudre ce genre de controverse. Jésus ne s’attribue aucune charge étrangère à la mission qu’il reçoit du Père : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18,36), dira-t-il à Pilate…

La singularité de Jésus consiste dans le regard “autre” qu’il sait porter sur les événements quotidiens et dans sa lecture des sentiments et des pensées profondes qui motivent l’agir humain. Ici il dévoile un risque présent dans notre rapport avec les biens : la cupidité, l’avarice. En se tournant vers ses auditeurs il dit : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain, car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses ». C’est une parole qui dans sa désarmante simplicité et vérité nous met tous en question. En quoi faisons-nous consister notre vie ? Sur quoi la fondons-nous ? Souvent nous sommes tentés de la faire dépendre de l’accumulation des richesses, comme si elles pouvaient combler notre soif de sens et d’amour. Ainsi nous amassons des biens pour nous, sans tenir compte des autres ; et même nous finissons par les priver de ce qui leur reviendrait pour avoir de quoi vivre, comme le fait le riche de la parabole à l’encontre du pauvre Lazare (cf. Lc 16,19-31). Bien plus, un tel comportement va jusqu’à être loué de nos jours par une société qui considère que l’enrichissement n’est pas un vice mais une vertu publique.

Jésus connaissait bien le cœur de l’homme : le lieu où naît cet insatiable appétit d’accumuler les biens (cf. Mc 7,22). Oui, le cœur peut connaître cette maladie du repli sur l’avoir, qui empêche la capacité de donner et de recevoir. Quiconque est la proie d’une telle « fixation » finit par s’identifier avec ce qu’il possède. Jésus savait, comme le dit Paul à Timothée, que “la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent” (1Tm 6,10) ; “c’est une idôlatrie” (Col 3,5), car la cupidité implique une adhésion confiante aux biens plutôt qu’à Dieu. Autrement dit, cette manie de posséder nous éloigne du Royaume de Dieu et empêche Dieu de régner sur nos vies. C’est pourquoi Jésus dit : « Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s’attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Lc 16,13). Devant le refus qu’oppose à son appel un homme qui avait de grands biens, il commente : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses de pénétrer dans le royaume de Dieu ! Car il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Lc 18,24).

Une sagesse qui lui vient de l’observation de la réalité fait chanter au psalmiste : « Ne crains pas l’homme qui s’enrichit, qui accroît le luxe de sa maison : aux enfers il n’emporte rien ; sa gloire ne descend pas avec lui » (Ps 48, 17-18). Jésus semble lui faire écho en racontant la parabole de l’homme tellement riche qu’il ne sait plus où entreposer les ressources acquises par son travail. L’insensé, “l’homme comblé qui n’est pas clairvoyant et ressemble au bétail qu’on abat” (Ps 48, 21) se dit en lui-même : “Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence”. Jésus lui répond en lui opposant la voix de Dieu : « Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ? » Comme le chante encore le psalmiste : « L’homme ici-bas n’est qu’un souffle ; il va, il vient, il n’est qu’une image. Rien qu’un souffle, tous ses tracas ; il amasse, mais qui recueillera ? ».

La petite Thérèse a compris dès son enfance « la vanité de tout ce qui passe » et elle aime à citer le livre de l’Ecclésiaste comme elle le fait en racontant sa visite chez des amis d’Alençon en août 1883 : « Je pourrais dire que ce fut pendant mon séjour à Alençon que je fis ma première entrée dans le monde. Tout était joie, bonheur autour de moi, j’étais fêtée, choyée, admirée, en un mot ma vie pendant quinze jours ne fut semée que de fleurs… J’avoue que cette vie avait des charmes pour moi. La Sagesse a bien raison de dire : "Que l’ensorcellement des bagatelles du monde séduit l’esprit même éloigné du mal." A dix ans le cœur se laisse facilement éblouir, aussi je regarde comme une grande grâce de n’être pas restée à Alençon ; les amis que nous y avions étaient trop mondains, ils savaient trop allier les joies de la terre avec le service du Bon Dieu. Ils ne pensaient pas assez à la mort et cependant la mort est venue visiter un grand nombre de personnes que j’ai connues, jeunes, riches et heureuses !!! J’aime à retourner par la pensée aux lieux enchanteurs où elles ont vécu, à me demander où elles sont, ce qui leur revient des châteaux et des parcs où je les ai vues jouir des commodités de la vie ?… Et je vois que tout est vanité et affliction d’esprit sous le Soleil…Que l’unique bien, c’est d’aimer Dieu de tout son cœur et d’être ici-bas pauvre d’esprit » (Ms A 32 v°). C’est vrai, souvent nous amassons des richesses pour nous défendre de la peur de la mort, comme si d’avoir beaucoup de biens pouvait empêcher l’événement qui nous attend tous au terme de l’existence. Ainsi nous reportons sine die notre confrontation avec la mort. Si nous méditions intelligemment sur elle nous pourrions en revanche reconnaître ce qui dans la vie est vraiment essentiel. Car celui-là seul qui a une raison pour laquelle il vaut la peine de mourir, de donner sa vie, a aussi une raison de vivre.

Nous voici renvoyés à la parole de Jésus : « là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Lc 12,34). Si notre trésor est la communion avec le Seigneur Jésus, si notre vie est fondée sur lui, alors nous serons capables de partage fraternel, comme en sera capable le riche Zachée dans sa rencontre avec Jésus, lui qui « de riche s’est fait pauvre pour nous » (cf. 2Cor 8,9). Le partage est le vrai nom de la pauvreté chrétienne. Celui qui s’exerce à partager connaît la joie de donner et de vivre en communion. A l’exemple de Paul qui disait à ses communautés : « Je vous ai toujours montré qu’il faut travailler ainsi pour secourir les faibles, en nous rappelant les paroles du Seigneur Jésus, car lui-même a dit : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35). Quiconque a fait l’expérience de cette joie ne peut plus s’en passer. Voilà ce que peut signifier pour chacun de nous de « ne pas amasser pour lui-même, mais d’être riche en vue de Dieu » (Lc 12,21).