5e Dimanche de Pâques -B- (Avon)

En écoutant cet évangile, nous pensons spontanément à notre relation personnelle avec le Seigneur. Jésus nous invite à puiser en Lui la sève de son Amour pour porter du fruit : « Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruits ». Cette dimension vitale et intime de notre relation à Dieu est essentielle, mais je voudrais aujourd’hui souligner une conséquence moins souvent mentionnée de cet appel de Jésus à se tourner vers Lui. En effet, cet appel de Jésus veut manifester le mystère de l’homme, et singulièrement du chrétien, à savoir qu’il est fondamentalement un être spirituel, c’est ce qui fait de lui un être à part dans la création. Il y a en l’homme quelque chose qui dépasse l’homme. Certes, nous ne sommes pas des purs esprits, nous avons comme tous les vivants une vie biologique, scientifiquement analysable. Mais ce qui distingue l’être humain, c’est cette dimension spirituelle. Tout homme a une vie spirituelle qui s’exprime naturellement par la recherche philosophique et religieuse, par la recherche du sens de la vie, du « pour quoi » de l’existence.

Le matérialisme, qu’il soit théorique ou pratique, avilit l’homme en niant sa dimension spirituelle, le réduisant à sa dimension biologique, nous ne serions qu’un animal parmi les autres. Or cette dimension spirituelle, la vie divine en nous, Jésus nous invite à l’honorer quand il nous demande de demeurer dans son Amour. Sans cette dimension spirituelle, d’une certaine manière, nous perdrions notre dignité humaine. Jésus le souligne de manière imagée : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est comme un sarment qu’on a jeté dehors, et qui se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent ! ».

En ne reconnaissant pas l’origine divine de la vie, en ne préservant pas cette vie divine par une vie spirituelle réelle, cette sève divine qui irrigue notre existence se tarit, dès lors, nous perdons aussi notre dignité humaine qui nous distingue des autres créatures. En proclamant la vocation spirituelle de l’humanité, nous voulons préserver sa dignité. La reconnaissance de cette dignité unique de l’être humain, du fait de son origine en Dieu et de cette présence de Dieu au cœur de l’homme, n’a pas seulement des conséquences personnelles.

Certes, nous sommes invités à nous tourner vers cette source divine pour la faire vivre en nous et pour que nous vivions de cette sève. Nous prions, nous entrons en relation avec Dieu pour nourrir et développer cette présence divine au cœur de l’homme. « Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit » nous dit clairement Jésus. Prendre le temps de la prière, de la relation avec Dieu, ce n’est pas avant tout rendre un culte à une divinité qui l’exigerait, c’est reconnaître la nécessité vitale pour l’être humain de puiser à la source de la vraie vie, de la vraie lumière et de la sagesse pour en être vivifié comme les sarments par la sève de la vigne.

Cependant, en plus des conséquences personnelles, la non-reconnaissance de la dimension spirituelle humaine a des conséquences sociales. En nous coupant de cette sève divine, nous atrophions notre être, nous nous desséchons intérieurement et nous risquons de perdre le sens de l’existence. Ainsi le matérialisme est victorieux, car l’être humain n’est plus qu’une unité de production de richesses et de consommation, il perd la conscience de son originalité propre au sein de la création. C’est pourquoi la prière n’est pas simplement un acte personnel et intime qui nous met en relation avec Dieu, c’est aussi un acte qui exprime la dignité de la personne humaine dans la société qui ne peut se réduire à sa fonction de production de richesses et de consommation.

Une société intégralement sécularisée et laïcisée, où le questionnement religieux et philosophique serait absent, enferme l’être humain dans un horizon uniquement matérialiste. Alors, l’homme moderne est livré à lui-même dans ce matérialisme pratique, il a du mal à trouver un sens à sa vie au-delà de la satisfaction des sens, il n’espère qu’accumuler des richesses pour oublier le vide de l’existence dans la consommation. Ce matérialisme déshumanise la société, dessèche les cœurs et accentue la violence entre ceux qui ont et veulent préserver leur bien et ceux qui ont moins et voudraient le leur prendre. Violence des relations humaines, vide de l’existence, notre pays n’en est-il pas déjà arrivé à ce point ?

Bien chers frères et sœurs, nous les minoritaires dans notre société, les 5% de catholiques encore pratiquants qui prenons le temps de la prière, de la réflexion spirituelle, au moins chaque dimanche et j’espère chaque jour, nous sommes face à cette société matérialiste les véritables révolutionnaires et contestataires. Le croyant, et plus singulièrement le priant, interpelle le monde d’aujourd’hui pour lui révéler ce qu’il voudrait souvent oublier : il y a une vie après la vie ! Sans vouloir condamner nos contemporains qui vivent sans trop se poser de questions, sans vouloir imposer d’une quelconque manière notre foi, nous ne pouvons pas nous résoudre à disparaître de la vie sociale car la foi et la question religieuse ne sont pas seulement des questions d’ordre privé, mais elles engagent une vision de l’être humain, une compréhension de sa dignité inaliénable. Nous voulons témoigner de la proximité et de la bénédiction de Dieu pour tous les vivants.

D’ailleurs, Saint Jean dans la deuxième lecture nous invite non seulement à demeurer en Dieu, à vivre une relation personnelle et intime, mais aussi à nous engager dans un style de vie. S’il s’agit de demeurer en Dieu, de partager sa vie, son amour particulièrement dans la prière, c’est pour que nous sachions rayonner de l’amour même de Dieu. « Voici son commandement : avoir foi en son Fils Jésus Christ, et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé ». La vie divine en nous ne se respecte pas seulement dans une vie de prière, mais aussi dans un engagement concret, l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs s’exprime et se renforce dans notre amour concret pour nos frères et sœurs : « Nous devons aimer, non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité. En agissant ainsi, nous reconnaîtrons que nous appartenons à la vérité, et devant Dieu nous aurons le cœur en paix ».

Bien chers frères et soeurs, être et devenir chrétien aujourd’hui n’engage pas seulement notre vie personnelle. Reconnaître que notre vie vient de Dieu et retourne à Lui, se tourner chaque jour vers l’Amour Trinitaire pour apprendre à aimer en acte et en vérité, cette attitude spirituelle est un engagement révolutionnaire dans notre société post-chrétienne et matérialiste. Nous ne pouvons pas accepter une laïcisation et une sécularisation qui veut limiter la foi et la religion à la sphère strictement privée, car la question de Dieu comporte aussi la question de la dignité humaine. Témoigner et rayonner de la présence de Dieu, c’est notre manière de révéler à nos contemporains la grandeur de la vocation humaine, ce que nous dit Jésus à sa manière : « Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous donniez beaucoup de fruit : ainsi, vous serez pour moi des disciples. » Amen !

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.