Homélie d’Avon : 29e TO -A-

« Distinguer pour unir », la devise, issue d’une réflexion sur la connaissance qui voulait ordonner les différents « degrés du savoir », éclairera notre lecture des textes de ce jour. Elle donne un principe fécond de vie chrétienne, à condition d’en oublier aucun terme.

Distinguer d’abord, car « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » demande de distinguer Dieu de César. Malgré ses prétentions récurrentes, César n’est pas Dieu, qu’il s’agisse du César du pouvoir, de l’argent ou du plaisir. Rendre à César ce qui est à Dieu s’appelle au contraire idolâtrie. Elle nous menace tous et nos veaux d’or peuvent prendre des visages variés : travail, voiture, Internet, hobbies. Ces exemples convenus et généraux sont une invitation à repérer dans nos vies les figures concrètes et plus insidieuses qu’elle peut adopter, car le veau peut parfois être un cheval, cheval de Troie où, sous des apparences favorables, s’insinue l’idole ! L’idolâtrie consiste à prendre pour absolu ce qui ne peut l’être et le culte que nous lui vouons, à sacrifier notre temps, nos moyens (argent, talents), notre attention, notre cœur. Réciproquement, Dieu n’est pas César. Il ne fait pas nombre avec nos petites histoires. Rendre à Dieu ce qui est à César revient à confondre la cause première avec les causes secondes. C’est une sorte de panthéisme, une mésestime de la transcendance de Dieu. « Dieu est Dieu », non qu’il ne soit présent ni attentif à tout ce que nous vivons, mais il n’est pas manipulable et ne peut servir à combler tous nos manques ni répondre à tous nos pourquoi. Souvenons-nous du combat de Jésus au désert : c’est tenter Dieu que de vouloir l’asservir, comme par magie, dans nos histoires trop humaines. Finalement, l’injonction de Jésus est un appel salutaire à ne pas tout mélanger. Il y a là une touche propre au christianisme qui a appris à distinguer le politique du religieux, la science de la foi, le spirituel du psychologique. Cela est une leçon de vie pour nous aujourd’hui. C’est une leçon de théologie aussi.

Dans cette attitude qui trie et sépare, nous avons un geste significatif par lequel se dit le Dieu de la Bible. Parcourons-en quelques pages. Au commencement, Dieu créé en séparant. Il fait l’homme libre et l’établit dans une autonomie, que rien ne démentira, pas même les nombreuses infidélités de l’homme. Nous retrouvons cette attitude de séparation dans l’appel que Dieu adresse à Israël de choisir le bien et non le mal, le bonheur et non le malheur. Puis, avec Jésus, le Verbe se fait chair et la Parole, tranchante comme un glaive. Il est venu apporter, non une paix trop facile mais un feu. Il invite à ne pas tout mélanger et dans une histoire d’héritage renvoie chacun à ses responsabilités : « qui m’a établi pour être votre juge ? » Dans notre évangile enfin, Jésus fait œuvre de séparation. Bien que tout les opposait, pharisiens et hérodiens s’étaient réunis, mélangés, pour tenter Jésus. Or, celui-ci, en révélant qu’ils possédaient eux-mêmes l’argent qui servait à payer l’impôt et avec lequel ils voulaient le piéger, les confond, et, si je puis dire, c’est ainsi qu’il fait œuvre de séparation, c’est-à-dire de clarté et de discernement.

Beaucoup de commentateurs croient avoir tout dit en ne voyant dans cet évangile qu’une injonction à la séparation, dont nous avons souligné les enjeux théologiques et spirituels. Pourtant, la pointe du propos de Jésus n’est pas là. Il ne s’agit de distinguer que « pour unir ». « Il n’y a qu’un seul Dieu », dit Isaïe. « A lui la gloire ! » chante le psalmiste. La logique de la séparation ne peut être celle d’une double vérité, ni d’une double vie qui nous rendrait schizophrènes : il y aurait la vie chrétienne d’un côté et la vie profane de l’autre. Mais qui en est à l’abri d’une telle impasse ? Or Jésus nous invite à « rendre à Dieu ce qui est à Dieu ». Que cela signifie-t-il ? C’est d’abord reconnaître Dieu, c’est-à-dire le nommer, le confesser comme source de tout, un peu comme les Thessaloniciens que félicite saint Paul car ils ont su reconnaître, dans l’annonce de l’évangile, non pas une simple parole mais l’action de l’Esprit Saint. Dieu nous a créé à son image : de même que la pièce de monnaie est marquée par l’effigie de César, nous sommes marqués par l’image divine. Reconnaître Dieu, c’est repérer cette image dans nos vies, dans nos frères. Il y a là, un chemin de prière, de relecture de vie, d’action de grâce et d’adoration. Reconnaître cette image, c’est aussi accueillir les dons que Dieu nous fait, les faire fructifier sans rien retenir. C’est aussi reconnaître en autrui cette même image et il y a là un chemin de respect profond de toute vie et une exigence de vie sociale et fraternelle. « Rendre à Dieu » c’est se donner, là est le vrai culte : « tout vient de toi, ô Seigneur, nous t’offrons ce que nous donne ta main » et nous nous offrons nous-mêmes. Enfin, « rendre à Dieu », c’est le faire connaître, « raconter aux nations » ses merveilles comme dit le psaume, témoigner de la Bonne Nouvelle par notre vie et nos paroles.

Finalement, « distinguer pour unir » rejoint deux mouvements très profonds de la vie spirituelle, ascétique et mystique. Ne pas s’attacher, ne pas s’arrêter sur le chemin, ne pas s’engager sur des voies de diversion, pour accueillir en vérité les dons de Dieu, et plus encore Dieu qui se donne, pour nous donner et rendre toute gloire à Dieu. On rejoint aussi deux qualifications essentielles de la christologie : Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme, « sans confusion et sans séparation », selon les mots du Concile de Chalcédoine en 451. Il y a là une tension, qui est celle de l’injonction de Jésus, qui est celle des deux récits de création : Dieu crée en séparant et Dieu créé l’homme à son image, bien plus il se fait l’un de nous ! Que la grâce de Dieu nous aide dans ce chemin de discernement et d’accueil, de don et de décision. L’oraison de ce jour nous y appelle « vouloir ce que tu veux et servir ta gloire d’un cœur sans partage ». Là est notre joie ! Là est la vraie vie ! AMEN.

Fr. Guillaume, o.c.d.