4e dimanche de l’Avent

Frères et sœurs,

« Quatre ou trois ? », telle est la question que je poserais pour une bonne perception du déroulement de l’Avent et pour le vivre jusqu’au bout, sans trop vite nous précipiter sur Noël. L’Avent est court, mais, à peine est-il commencé, que les préparatifs voire les célébrations anticipées de Noël nous accaparent. Or, on ne fête bien que ce que l’on a intensément préparé, attendu, désiré, jusqu’au bout. Quatre, comme les quatre semaines de l’Avent : mais leur logique n’est pas transparente et la dernière, de durée variable, est souvent escamotée. Donc plutôt trois, comme les trois figures de l’Avent dont le déploiement est bien repérable : Isaïe nous accompagne dès le premier dimanche ; Jean-Baptiste fait son apparition le le 2e dimanche et à partir du jeudi de la 2e semaine ; enfin, la Vierge se laisse contempler plus attentivement durant la férie de l’Avent, du 17 au 24 décembre. Cette octave inversée est une période intense, marquée par les grandes antiennes Ô du Cantique de la Vierge chantées lors des vêpres et par les scènes évangéliques de l’enfance, autant de miniatures, qui, offertes chaque jour à notre méditation, nous font contempler la préparation historique de la venue du Christ dans notre monde : généalogie, annonciations à la Vierge et à Zacharie, cantiques du Benedictus et du Magnificat. C’est une période de gestation - car à Noël, c’est chacun de nous qui naît davantage à la foi chrétienne. C’est une période de silence et d’attention, où l’on est comme retenant son souffle, juste avant que n’éclate la louange ! C’est la période où nous sommes : imprégnons-nous de son climat et voyons comment la vivre ! La scène inépuisable de l’Annonciation nous donnera trois directions en ce jour : vivre le silence, redire notre oui et accueillir la nouveauté qu’est le mystère de l’Incarnation.

Méditer l’Annonciation à l’approche de Noël, c’est être plongé dans un climat de silence. Appel irréaliste, vu l’ambiance actuelle de nos rues et supermarchés ? Mais qui ne se laisserait pas marquer par l’ambiance de nos intérieurs, en cette période de l’année où le soleil ne semble préoccupé que de se coucher, couvrant d’une certaine pénombre toutes nos journées ? L’obscurité nous invite à l’écoute : or, on le sait, il n’y a pas de cœur qui médite, qui fait mémoire, qui accueille et qui se prépare, sans l’expérience d’un certain silence. Pour cela, regardons la Vierge Marie. Il y a, en effet, comme une accointance entre la Vierge et le silence. D’une part, la Vierge nous apprend le silence, elle qui sut entendre la parole de l’Ange, elle qui saura garder toutes ces choses en son cœur. D’autre part, le silence a quelque chose de virginal qui nous apprend à nous tourner vers la Vierge. Pas de juste dévotion mariale sans silence : tout bavardage en ce domaine est déplacé !

Deuxièmement, les grandes choses, les grandes décisions, les grands consentements naissent toujours cachés, souvent imperceptibles et, s’ils ont souvent une longue genèse et un long déploiement, leur moment est souvent fulgurant. C’est un trait de l’évangile de ce jour : l’ange arrive puis repart et pour un regard extérieur, rien n’y parut changé. Et pourtant ! Il y a là un instant unique, indivisible, irréversible sur lequel on n’aura jamais fini de méditer, de s’extasier, magnificence de l’infime. Tel est aussi, certes de manière moins décisive au regard de l’histoire de l’humanité, le cas des grandes décisions de nos vies, de ces ouis fondamentaux qui ont changé et orienté leur cours. Il est bon de relire ces scènes personnelles d’Annonciation pour rendre grâce et dire nos ouis de chaque jour. L’exemple de la Vierge nous stimule. Dire oui ne se fait pas nécessairement sans trouble ni questionnement, mais requiert notre foi, qui nous fait dire « selon ta parole », celle de l’autre reconnue comme celle du Tout-Autre.

Enfin, notre liturgie de la Parole nous met à la charnière de l’ancien et du nouveau. Les figures de Jean-Baptiste et de la Vierge nous font sentir ce passage. L’un est rude avec ses poils de chameau et l’autre douce comme la plume d’un ange ; l’un promeut un ascétisme qui dit non, l’autre déploie la mystique du oui. Mais tous deux sont précurseurs de la Parole de Dieu et de Jésus, le Verbe fait chair. Le premier l’annonce derrière lui et l’autre le porte en elle. L’un prépare tous ses itinéraires et l’autre toutes ses résidences ; l’un la seconde dans son mouvement, l’autre dans son repos ; l’un dans sa publicité, l’autre dans son secret. La comparaison entre la prophétie faite à Nathan et l’annonce faite à Marie souligne autrement la charnière évangélique. Le second récit reprend bien sûr le premier mais la nouveauté évangélique n’est que plus apparente : Dieu n’est pas seulement Dieu-avec-nous comme David en avait déjà fait l’expérience mais Dieu-parmi-nous. Et ce n’est plus seulement Dieu qui vient à l’homme suite à la décision de ce dernier de faire quelque chose pour lui, c’est Dieu lui-même qui devance toute initiative humaine pour que ce dernier fasse en quelque sorte l’œuvre de Dieu. Se préparer à Noël, c’est accueillir le visage toujours inédit de Dieu, car méditer l’Annonciation, c’est déjà, avant Noël, méditer le mystère de l’Incarnation. « Le Verbe s’est fait chair » : c’est aujourd’hui déjà que nous pouvons le dire, avant l’épiphanie de ce mystère que sera la naissance de l’Enfant, et plus encore avant ce que nous appelons l’Epiphanie du Seigneur et qui est finalement l’épiphanie de cette épiphanie. Une épiphanie qui appelle toutes les autres manifestations de Dieu : le mystère de la vie de Jésus, de sa mort et de sa résurrection et toutes ces manifestations qui sont données dans nos vies. Révélation manifestée, qui nous appelle à rendre témoignage mais qui reste cachée car livrée à l’obscurité de notre foi, tel est le mystère de l’Incarnation. Dieu daigne prendre notre chair. Un hymnographe s’exclamait : aujourd’hui la glaise accueille l’infini pour une autre genèse, la poussière ébauche de nos corps est à Dieu familière et pèse plus que l’or. Quelle merveille, que ne peut faire retentir que notre silence, qui ne peut que susciter notre oui et nous faire accueillir la nouveauté toujours nouvelle de notre Dieu ! Nous pourrons bientôt l’adorer dans une crèche : profitons de ces jours uniques qui nous séparent de Noël ! AMEN

Fr. Guillaume, ocd (Avon)