Homélie d’Avon : 3e Dimanche de Pâques

COMMUNIER AUX DEUX TABLES DE LA PAROLE ET DU PAIN

Quel texte magnifique que ce récit des pèlerins d’Emmaüs ! C’est un texte extraordinaire qui sert d’écrin à une nouvelle fondamentale. Pour cela, il nous faudrait faire un petit travail sur ce texte. Je vais simplement l’esquisser en vous invitant à le poursuivre chez vous dans la semaine qui vient. Il faut simplement prendre le texte et regarder comment des termes parallèles, parfois de manière inverse, structurent ce texte. Je vais prendre trois exemples :

  • Verset 13 : « Deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. » Vous avez alors en parallèle, le verset 33 : « À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. »
  • Verset 16 : « Leurs yeux étaient aveuglés, et ils ne le reconnaissaient pas » Puis, verset 31 : « Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. »
  • Versets 22-23 : « Quelques femmes de notre groupe sont allées au tombeau de très bonne heure, et elles n’ont pas trouvé son corps. Et elles sont même venues nous dirent qu’elles avaient eu une apparition : des anges qui disaient… » En écho, nous avons le verset 24 : « Quelques uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »

Avec ces versets qui se répondent l’un à l’autre, nous découvrons alors la structure concentrique du texte qui se forme un écrin contenant ce trésor : « Il est vivant » (Lc 24, 23). Nous avons là la perle précieuse de notre foi. Tout ce récit des pèlerins d’Emmaüs ne vise qu’à proclamer cette Bonne Nouvelle : « Il est vivant ». Cette annonce que nous avons fait retentir lors de la Vigile Pascale : « Christ est Ressuscité ! Alléluia ! Alléluia ! » Et nous répondions : « Il est vraiment Ressuscité ! Alléluia ! Alléluia ! ». Oui, le Christ Jésus est Vivant ! Et parce qu’il est Vivant, il fait de nous des vivants. Et cette Bonne Nouvelle, que les femmes ont reçue des anges, qu’elles ont transmise aux apôtres, que les apôtres nous ont transmise et que nous transmettons à notre tour à ceux qui nous suivent, continuera d’éclairer la vie des hommes et des femmes de ce temps : « Il est vivant, et parce qu’Il est vivant, Il peut faire de nous des vivants. » Qu’y a-t-il de plus à dire ?

Nous n’avons qu’à laisser cette Bonne Nouvelle imprégnée toutes les fibres de notre être, dans toutes les dimensions physique, psychologique et spirituelle, pour que nous recevions véritablement cette vie nouvelle offerte en Jésus-Christ.

Mais ce récit d’Emmaüs nous montre aussi deux initiatives de Jésus et, au centre de ces deux initiatives, celle des disciples suscitée, sollicitée par Jésus. Tout d’abord, c’est Jésus qui prend l’initiative : « Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux » (Lc 24, 15). Vous avez, bien sûr, remarqué que ce n’est qu’à posteriori qu’ils découvrent que Jésus cheminait avec eux. Il en est bien souvent ainsi dans nos propres vies. D’une manière mystérieuse, Jésus prend l’initiative et vient nous rejoindre sur nos chemins. Mais ce n’est qu’après, dans un second temps, que nous nous exclamons : « Tu étais là et je ne le savais pas ». Il nous faut essayer de discerner cette venue surprenante et inattendue de Jésus dans nos vies.

Le texte se poursuit : « Jésus fit semblant d’aller plus loin.. » (Lc 24, 28). Jésus quand il vient sur nos chemins ne veut pas s’imposer à nous ; il se propose simplement et il suscite notre liberté, notre réponse personnelle.

Les disciples prennent alors l’initiative de le retenir : « Reste avec nous » (Lc 24, 29). Est-ce que nous invitons Jésus à rester avec nous ? Est-ce que nous lui demandons de rendre nos cœurs brûlant d’amour, par le contact avec les Écritures, par le contact avec Lui, qui est le Vivant par excellence ?

Inviter par les disciples, Jésus reprend l’initiative : « Quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna » (Lc 24, 30). Il fait eucharistie, « alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent » (Lc 24, 31). C’est lorsque nous nous rassemblons pour faire « eucharistie » que nos yeux s’ouvrent pour découvrir la présence de Jésus dans nos vies. C’est pourquoi l’Eucharistie ne saurait être une obligation pour le chrétien, c’est une nécessité. Sans l’Eucharistie, nos yeux ne s’ouvriront pas et nous ne découvrirons pas la présence du Christ Jésus vivant dans nos existences, lui qui se fait notre compagnon de route.

Ce récit d’Emmaüs est extraordinaire : Jésus fait « communier » les disciples à la table des Écritures (Moïse et les Prophètes) et à la table du pain partagé. Nous pouvons peut-être nous interroger sur notre rapport aux deux tables : celle des Écritures et celle de l’Eucharistie.

Pour nous aider dans notre réflexion, je voudrais citer ici un très beau texte d’Edith Stein , sainte Thérèse Bénédicte de la Croix. Elle commence par une très belle définition de la lectio divina : « Chaque mystère de cette vie, que nous cherchons à pénétrer dans une méditation aimante, est pour nous une source de vie éternelle. » Elle poursuit : « Et le même Sauveur que la Parole de l’Écriture nous met sous les yeux dans son humanité en nous le montrant sur tous les chemins qu’il a parcourus sur la terre habite parmi nous caché sous l’apparence du Pain eucharistique, il vient à nous tous les jours comme Pain de Vie. Dans ces deux aspects [Parole de l’Écriture et Pain Eucharistique], il se fait proche de nous et sous ces deux aspects il désire que nous le cherchions et que nous le trouvions. L’un appelle l’autre. »

Est-ce que dans le concret de nos vies, frères et sœurs, « l’un appelle l’autre » ? Est-ce que la communion au Christ eucharistique nous donne envie de le fréquenter dans le livre des Écritures ? Est-ce que la lecture des Écritures fait naître en nous le désir de recevoir le Christ dans l’Eucharistie ?

Sœur Thérèse Bénédicte poursuit : « Lorsque nous voyons avec les yeux de la foi le Sauveur devant nous, comme l’Écriture nous le met sous les yeux, alors grandit en nous le désir de l’accueillir en nous dans le Pain de Vie. Le Pain eucharistique à son tour avive notre désir de faire toujours plus profondément connaissance avec le Seigneur à partir de la Parole de l’Écriture, et donne des forces à notre esprit pour une meilleure compréhension. »

Recevoir l’Eucharistie pour acquérir une intelligence surnaturelle qui nous permettra d’entrer dans une nouvelle compréhension plus profonde des Écritures ; nouer ainsi plus fortement et plus durablement l’Alliance que Dieu veut accomplir en son Fils Jésus avec chacun et chacune d’entre nous.

Oui, frères et sœurs, ce récit d’Emmaüs nous rejoint sur nos routes de pèlerins humbles et ordinaires dans le quotidien de nos existences. Nous savons dans la foi, que le Christ est présent à nos côtés, qu’il est le vivant qui fait de nous des vivants.

Puissions-nous témoigner, par son nom dans nos regards, de cette Bonne Nouvelle à tous nos frères en humanité.

Amen.

Fr Didier-Marie Golay, ocd