6e Dimanche de Pâques -C-

« Si quelqu’un m’aime ! »

« Si quelqu’un m’aime », dit Jésus ; et cela résonne en nous à la fois comme un appel et comme une question. L’appel, c’est celui qui, depuis bien longtemps, a décidé de notre vie ; et il est demeuré aussi puissant qu’au premier jour. La question, c’est celle qui, instinctivement, se lève en nous, après dix ans, vingt ans, trente ans de carmel, voués à la contemplation de mystère de Dieu et de son Christ. Lorsque nous évoquons, avec enthousiasme ou avec peine, et parfois avec les deux en même temps, cette longue fidélité du Maître à notre égard et envers notre communauté, nous ne pouvons pas ne pas nous demander : « Qu’avons-nous fait, Seigneur, de ta présence ? qu’ai-je fait, Seigneur, de ton offre d’amitié ? Après dix, vingt, trente ans, Seigneur, que veux-tu de moi ? »

L’Évangile, sans faire taire cette question, qui peut fort bien être porteuse de joie, nous fait descendre en nous-mêmes plus profond que toute question, que tout souci, que toute crainte. Jésus, en effet, vient nous redire que, dans la prière comme dans la mission, Dieu est toujours le commencement, et qu’il a toujours l’initiative : c’est Dieu qui parle, c’est lui qui vient ; c’est Dieu qui demeure, c’est lui qui sauve le monde.

« Si quelqu’un m’aime, dit Jésus, il gardera ma parole, cette parole du Père qui m’a envoyé ».

Aimer Jésus, c’est croire qu’en lui Dieu a parlé, et accueillir en lui l’avance que le Père fait au monde. Notre amour pour le Christ n’est jamais qu’une réponse à l’amour que Dieu nous porte en son Fils ; mais si peu que nous donnions cette réponse, Dieu fait irruption avec toute sa tendresse : « Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure ».

Alors devient réalité ce qui n’était, pour l’ancienne alliance, qu’un rêve impossible. Comme Salomon le dit dans sa prière : « Dieu habiterait-il vraiment avec les hommes sur la terre ? Voici que les cieux et les cieux des cieux ne le peuvent contenir ; moins encore cette maison que j’ai construite ! » (1 R 8,27).

Dieu n’attend pas, pour se donner à nous, la maison de prière que nous n’en finissons pas de construire, et plus encore que ce que nous pouvons faire, personnellement ou communautairement, dans la solitude ou ensemble, il nous faut regarder ce que Dieu veut faire pour nous, en nous, avec nous. Finalement, le seul vrai chemin vers l’amitié du Christ, après dix, vingt, trente ans, c’est de laisser Dieu nous aimer autant qu’il veut nous aimer, et de le laisser libre de venir demeurer en nous par le chemin qu’il a choisi.

C’est là la sagesse vers laquelle, insensiblement, l’Esprit de Dieu nous achemine, à partir de la parole de Jésus. Volontiers nous attendrions la nouveauté de l’Esprit, dans la prière ou dans la mission, sous la forme de choses jamais vues, jamais vécues, ou en tout cas jamais entendues. Or le Paraclet est pour l’Église l’Esprit de la mémoire, du souvenir, de la continuité avec Jésus. Ce que l’Esprit nous fait comprendre et vivre a déjà été dit par Jésus ; et, pour nous enseigner toutes choses, le Paraclet, simplement, divinement, nous remémore tout ce que Jésus déjà nous a fait entendre de la part du Père.

Entrer dans la nouveauté de l’Esprit, c’est donc, en continuité avec la parole révélante de Jésus, découvrir progressivement son Nom, sa personne et son rôle de sauveur, et nous ouvrir peu à peu au réel tel que Dieu le voit, au monde tel que Dieu l’aime. À la suite de la Vierge de Nazareth, et pour nous à l’imitation des saints du Carmel, il s’agit beaucoup moins d’attendre ou de rechercher l’inouï que de découvrir avec émerveillement et action de grâces l’envers éternel du quotidien.

Dieu est simple, simple aussi la prière ; et simple sera notre regard quand l’Esprit l’aura purifié. Alors tout notre être sera dans la lumière. Réconciliés avec l’insécurité, avec la loi de l’Exode, nous saurons voir dans notre monde dissonant le lieu de la miséricorde du Père. Alors « notre cœur cessera de se troubler et de craindre » pour le présent ou pour l’avenir, face à une tâche et à des responsabilités qui de toute façon nous dépassent ; et à chaque tournant de nos journées bousculées, tiraillées, parfois surtendues, nous saurons percevoir, familière et fidèle, la voix du Ressuscité : « Je vous laisse la paix ; je vous donne ma paix ».

Alors nous serons des sages selon l’Évangile, parce que le Paraclet nous donnera d’entendre, par le fond du cœur, le langage de l’amour victorieux, « le langage de la croix ».

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.