Homélie d’Avon : 21e Dimanche ordinaire

Frères et sœurs,

L’espérance et la joie qui étaient nôtre dimanche dernier, fête de l’Assomption, ne seraient-elles plus de mise aujourd’hui où notre évangile semble venir les inquiéter sérieusement ? « Je ne sais pas d’où vous êtes » ; « vous serez jetés dehors » : Marie est la modèle des sauvés, mais qui suivra effectivement son chemin ?

La liturgie de la Parole nous fait méditer un paradoxe : « la porte est étroite mais la salle des noces est spacieuse ». L’appel du Seigneur est large en effet. « De l’Orient à l’Occident », « du nord et du midi », « tous les peuples », « tous les pays », avec des « chevaux », des « mules » ou des « chameaux », sur des « chariots » ou des « litières », avec tout ce vocabulaire, Isaïe, le psalmiste et l’évangéliste laissent entrevoir cette largesse. Pourtant, la porte d’accès est étroite. Dieu serait-il donc comme ces architectes de bâtiments où tout est sophistiqué mais où font défaut, la bonne porte à tel endroit, la poignée de fenêtre à tel autre ? Accuser Dieu sera toujours notre tentation. Sa mise en garde d’aujourd’hui Attention à la fermeture de la porte ! nous oriente dans deux autres directions : méditer l’énigme de la porte et espérer à la mesure du Seigneur, c’est-à-dire sans mesure.

Éludons d’abord les mauvaises questions, même celles - surtout celles - qui peuvent nous tarauder. Jésus ne répond pas à celle concernant le nombre des sauvés. Il rejoint la méfiance biblique vis-à-vis des dénombrements de toute sorte. Souvenons-nous de celui de David qui lui fut reproché. Le Fils de l’homme a esquivé les questions Quand ? et Combien ? concernant sa venue. Beaucoup, hier et aujourd’hui, ont été angoissés en ne se tenant pas à cette retenue. On ne peut anticiper le Jugement : il y a des inquiétudes le concernant suscitées par une curiosité impatiente concernant les choses de la fin.

Méditons maintenant l’énigme de la porte. Elle exprime le sérieux et les exigences du salut. Présentons en quatre points à partir de la « leçon » d’aujourd’hui (pour parler comme l’épître aux hébreux) : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ». Le verbe « efforcer » a la même racine que le mot « agonie » désignant l’expérience de Jésus au jardin des Oliviers. Il signifie littéralement « combattre ». Jésus nous invite donc en premier lieu à un comportement, à un engagement effectif. Ses protagonistes sont désignés d’ailleurs par ceux qui « font le mal ». Il s’agit du cri séculaire des prophètes. Pensons à Jérémie qui, à la porte du temple, fustigeait le culte hypocrite de ses coreligionnaires. La foi ne consiste pas seulement à tenir pour vrai ou à se réfugier dans des rites qui donnent bonne conscience. Attention cependant, le salut n’est pas une récompense : il est offert, par Dieu. Accompli par le Christ, par le sang de la croix et pour tous les hommes, il est la victoire acquise, une fois pour toute. Il nous faudra toujours repartir de notre foi pascale. Elle est l’antidote à nos fausses peurs et la mise en lumière de nos insouciances. Ce n’est pas sans nous en effet que nous saurons sauvés, c’est-à-dire sans notre accueil, sans notre réponse, sans notre désir. C’est le deuxième point. La porte est celle de notre cœur : à nous de l’ouvrir et de la maintenir ainsi. Là est le paradoxe évoqué tout à l’heure : Dieu propose à tous le salut (la salle du festin est large) mais il revient à chacun de l’accueillir. Il faut prendre la mesure de l’exigence que comporte cet accueil. C’est le troisième point. Jésus affirme que l’on n’est pas sauvé en vertu d’un droit ou de mérites. L’étroitesse de la porte exprime au fond la largeur de notre orgueil, de nos égoïsmes, l’énormité de nos fausses sécurités, de nos présomptions. L’évangile se termine d’ailleurs par une question de place. On ne rentrera dans le Royaume que par la petite porte. Accueillir le Royaume ne va donc pas sans renoncement. La porte étroite est un peu comme le chas de l’aiguille par lequel le chameau ne passe pas. Ce dépouillement est aussi un affinement. Il s’agit de vouloir Dieu et non pas les fruits qu’il nous donne. « Lorsqu’il s’agit de chercher et d’acquérir Dieu même on ne doit chercher et acquérir que Dieu » résume Jean de la Croix.

Notre prière d’ouverture nous faisait quant à elle demander un « unique désir », car le nôtre ne l’est pas encore. Bien plus, et c’est le quatrième point, la porte est Jésus lui-même. Il est le bon berger, le passeur et le passage, uniques. Confions-nous en lui. Regardons-le dans son abaissement, suivons-le et accueillons sa victoire. Elle est nôtre. Là est notre joie et notre secours.

Le psaume 116, que nous chantions après la première lecture nous donne de célébrer cette victoire : « son amour est le plus fort » et sa « fidélité » éternelle. Il nous invitait également à grandir dans le désir de l’universalité du salut : « tous les peuples, tous les pays ». Après l’énigme de la porte, méditons donc l’espérance d’un salut large. Là encore, c’est à une conversion à laquelle le Seigneur nous invite. Notre évangile visait historiquement Israël et signifiait l’ouverture aux païens du projet de Dieu. L’élection d’Israël n’était donc ni une garantie ni un privilège d’exclusivité. « La promesse est un pain donné pour le partage », chantions-nous tout à l’heure. Pour nous aussi, il faut passer d’une recherche toujours un peu égoïste du salut à l’espérance du salut de tous, avec tous. Le passage est resserré : prendre conscience de notre radicale fragilité, du caractère indu du salut pour désirer le salut de tous. Tel est le chemin que beaucoup de saints ont suivi. Pensons à Thérèse d’Avila qui rentre au Carmel pour des motifs très calculés, où la peur n’est pas absente, et qui fonde sa Réforme pour le salut des âmes, prête à souffrir mille peines pour cela.

Faut-il pour terminer parler de l’enfer ? La possibilité d’un refus délibéré ne peut être écartée. L’évoquer, c’est, d’un point de vue pratique et en bridant toute curiosité qui, dans ce domaine, restera un mauvais défaut, à la fois se redire le sérieux du salut et donc notre nécessaire engagement de foi (l’insouciance ne convient pas) et c’est espérer ardemment le salut de tous, en réalisant toujours davantage que nous n’avons vis-à-vis de Dieu aucun mérite (l’objection indignée « c’est trop facile », même en pensant à des noms parfois terribles pour l’histoire de l’humanité ou nos histoires personnelles, ne tient pas). A dire davantage, on risque les maladresses terrorisantes ou les dénis non moins maladroits. Nous pouvons certes mettre en balance l’exigence du jugement, même éclairci par la miséricorde, et la volonté divine du salut pour tous, mais croire au Dieu vainqueur pourra-t-il vraiment mettre à égalité le non possible de l’homme avec le dessein assuré de Dieu ? Contentons-nous de croire en la victoire de Dieu et en son « amour plus fort » dans les siècles des siècles.

AMEN

Fr. Guillaume Dehorter, ocd