Homélie d’Avon : 31e Dimanche TO

Quel est donc ce Dieu ?

Quel est donc ce Dieu qui nous cherche et vient à nous ? Qui nous regarde comme personne ne nous a regardés ? Qui s’invite chez nous comme on n’oserait le faire, même chez nos amis (c’est que notre « chez-nous » est son « chez-lui ») ? Qui nous sauve, car tel est son nom : Jésus, Yeshoua, le Seigneur sauve ? Explorons ces quatre attitudes divines.

D’abord, Dieu nous cherche avant que nous ne le cherchions, mais il faut le chercher pour en prendre conscience. Ce fut l’expérience de Zachée qui cherchait à voir qui était Jésus, et qui comprendra que c’est ce dernier, le Fils de l’homme, qui est venu le « chercher et sauver ce qui était perdu ». Ce fut, à la suite de saint Augustin, l’expérience de nombreux chercheurs de Dieu. Pour le dire avec les mots de Jean de la Croix : « si l’âme cherche son Dieu, son Bien-Aimé la cherche avec infiniment plus d’ardeur ». Alors soyons des êtres de recherche, de désirs. Tout ce qui est vrai, tout ce qui est beau, tout ce qui est bon ne peut nous laisser indifférents, mais l’attrait de l’amour encore plus loin nous conduira.

Ensuite, Jésus regarde Zachée : lui qui voulait voir sera donc vu. Or Jésus le fait en levant les yeux, bien sûr parce que Zachée est perché dans un arbre, mais surtout avec le geste traditionnel de la prière, celui que le publicain la semaine dernière n’osait pas encore faire. C’est que Dieu nous envisage de manière originelle, lui qui est à l’origine de tout. Il sait voir en Zachée le fils d’Abraham. Dans la première lecture, le sage admirait déjà qu’en tout homme, Dieu aime le fils d’Adam. « Maître qui aimes la vie », « tu aimes tout ce qui existe car tu n’aurais pas créé un être en ayant de la haine envers lui ». C’est parce qu’il est créateur, que Dieu est sauveur. Il y a donc plus originel que le péché : tel est le sens profond du regard de Jésus, qui va au-delà des apparences, en-deçà des défigurations du péché, en amont d’une compréhension étroite de la Loi de Moïse. Cette attitude lui est d’ailleurs familière. Souvenons-nous : parlant du mariage dans une controverse, il avait ainsi discerné le dessein originel de Dieu : « au commencement il n’en était pas ainsi ». C’est ce regard que Jésus porte sur Zachée, sur toutes les personnes qu’il rencontre dans l’évangile et, croyons-le, sur chacun d’entre nous. Laissons-nous donc regarder par Jésus ! Là est d’ailleurs une étape décisive dans une vie de prière, après nos bavardages qui voudraient combler la distance et nos curiosités qui voudraient la mainmise, il est bon de s’offrir au simple regard de Dieu. Il nous apprendra à nous regarder nous-mêmes, comme des êtres portés par son amour, des êtres de désir et des êtres blessés tout à la fois. Les désirs évoqués tout à l’heure, nous les confrontons en effet à nos impuissances, plus ou moins cuisantes, plus ou moins handicapantes, plus ou moins tenaces, plus ou moins avouables, à l’instar là aussi de Zachée gêné par sa petite taille (mais la grande peut l’être tout autant) et par la foule (symbole de l’obstacle physique et moral). Cette confrontation pourrait nous anéantir ou nous désabuser, nous conduire à bien des errances, à grimper sur les arbres ou à d’autres extravagances. Et pourtant, dans l’écartèlement entre nos désirs et nos impuissances, laissons-nous regarder par le Christ : dans son regard, doux et revigorant, qui rejoint l’autre en sa dignité aimable et ses racines profondes et qui redonne l’espérance, se laisse entendre l’appel de Dieu. Car Dieu invite.

C’est la troisième attitude. « Il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ». Répondons, nous aussi, à cette invitation, par notre confiance : confiance en nos désirs que l’on sait inspirés par Dieu, confiance que Dieu en donnera l’accomplissement, si ce n’est l’exaucement. A l’instar de Zachée qui, accueillant l’invitation de Jésus, donne la moitié de ses biens en promettant de larges réparations, notre confiance s’accompagne d’actes qui vérifient et manifestent notre amour. L’amour en effet se traduit par des œuvres, car comme le disait celle qui nous inspire depuis le début de ce midrash (cette lectio), « aimer c’est tout donner et se donner soi-même », c’est compter, et ne compter que, sur la miséricorde. « Vite, je t’invite » nous dit au fond Jésus, dans cette assonance, qui pour ne pas être étymologique, nous donne le sens de la seule vraie urgence, celle d’être attendu par celui qui nous aime. De Zachée, empruntons son chemin de descente ! « Quelle est donc cette descente qu’il exige de nous ? », s’interrogeait quant à elle, Elisabeth de la Trinité, « sinon une entrée plus profonde en notre abîme intérieur ? » (c’est-à-dire là où notre « chez-nous » est véritablement son « chez-lui »). « Au plus profond de moi-même [c’est Elisabeth qui reprend la parole] : après m’être quittée moi-même, séparée de moi-même, dépouillée de moi-même, en un mot sans moi-même ». Ce chemin de descente, à l’intime de nous-même, dans l’obscurité de la foi, dans l’aujourd’hui chaque fois renouvelé, nous fera grandir dans la confiance, en ne trouvant nos appuis qu’en Dieu. Ce chemin a ses rudesses. Il peut nous apparaître bien long, comme le suggère la deuxième épître aux Thessaloniciens qui prenant le contre-pied d’une lecture trop immédiate de la première, donne le fondement de toute patience : « le Seigneur n’est pas encore arrivé ». « N’allons pas [donc] perdre la tête ». Il affrontera aussi le regard voire l’incompréhension des autres. « La foule récriminait » mais « Zachée s’avançant face à elle s’adressa au Seigneur ». Son courage, fruit de sa descente, fruit de cette invitation du Seigneur à laquelle il a répondu, peut être le nôtre !

Enfin, Dieu vient sauver ce qui est perdu. Non « retrouver », comme si dans la vie tout était réversible, mais sauver c’est-à-dire réintégrer, cicatriser, réconcilier, transfigurer, car dans la vie avec Dieu rien n’est irrémédiable : la nostalgie et le remord ne peuvent avoir le dernier mot. Malgré ses rudesses, le chemin de l’évangile rapidement esquissé a pour horizon la joie, que goûte déjà Zachée. « Il descendit et reçut Jésus avec joie ». Pour nous aussi, dans chaque eucharistie, Dieu vient en nous par Jésus-Christ. Il nous cherche et nous regarde, nous invite et nous offre son salut. Que notre confiance et notre don lui rendent toute grâce.

Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd