Homélie d’Avon : 6e Dimanche TO

Frères et sœurs,

Sylviculteurs, randonneurs ou plus simplement habitants de la région, beaucoup sont sensibles aux arbres, à la symbolique poétique, métaphysique, spirituelle et même chrétienne qu’ils portent, que ce soit la profondeur cachée de leurs racines, la dimension ascensionnelle de leurs branchages, l’hospitalité qu’offre leur feuillage, l’alternance, pour les feuillus, de leur dépouillement et de leur renaissance.

L’Ecriture recourt souvent aux arbres et Jésus, qui accomplit toute l’Ecriture, aussi. Ainsi aujourd’hui, Jérémie et le psalmiste y expriment le bonheur de celui qui s’enracine en Dieu.

Heureux comme un arbre ! Car c’est de bonheur dont il est question aujourd’hui, avec des lectures qui nous acculent à choisir entre deux voies : le bonheur ou le malheur dans l’évangile, la bénédiction ou la malédiction dans le livre de Jérémie, le bonheur fragile pour cette vie-ci ou pour toujours selon que l’on croit ou non à la résurrection des morts chez saint Paul.

Comprenons bien en passant que la malédiction de Jésus ou de Jérémie ne sont pas un mauvais sort jeté contre des méchants mais le constat attristé devant des gens qui se fourvoient. Avec ces deux voies, les lectures nous révèlent que c’est par un ébranlement intégral de notre être que nous sera donné, par le Christ et à sa suite, le bonheur intégral.

Exprimons cette formule trop ramassée en quatre points, pour constituer ce que l’on pourrait appeler le carré évangélique du bonheur ! Premier sommet de ce carré, les quatre béatitudes chez Luc touchent des réalités profondes de notre vie. Avec la pauvreté, c’est notre rapport aux choses qui est concerné, c’est-à-dire à nos possessions, mais aussi à nos expériences, à notre savoir, à nos qualités. Avec la faim, ce sont, au-delà de nos besoins vitaux, nos désirs les plus profonds et ultimement celui de Dieu. Avec les pleurs, s’expriment, nos émotions profondes, souvent la souffrance indicible, par là notre rapport à la mort et notre sens de la vie. Enfin, avec la persécution, ce sont notre relation aux autres et leur reconnaissance qui sont en jeu. Notre rapport aux biens, aux autres, à Dieu, au sens de la vie, les quatre béatitudes de Luc concernent bien les fondamentaux de notre être.

Ces derniers se voient transformés, et pour cela ébranlés, par le Christ et son évangile. C’est le deuxième point du carré. Saint Luc évoque des expériences négatives les concernant : expérience de la privation c’est-à-dire du manque, de la faim c’est-à-dire de l’absence, des pleurs c’est-à-dire du non-sens, de la persécution c’est-à-dire de l’incompréhension et du rejet. Il s’agit d’expériences d’ébranlement que nous avons tous vécues de manière plus ou moins radicale, qui sont en soi de l’ordre de l’échec mais qui peuvent être le chemin du vrai bonheur. « Le bonheur est un fruit du désert » [chantions-nous tout à l’heure]. A condition qu’elles soient traversées à la suite de Jésus comme ouverture et abandon au Père.

Insistons – c’est le troisième sommet du carré - ce chemin est celui de Jésus, qui l’a enseigné et vécu. Les béatitudes offrent une clef de lecture de la vie de Jésus. L’évangile nous le montre pauvre, lui qui n’avait pas d’endroit où reposer la tête, affamé au désert de la tentation et assoiffé de son Père qu’il recherchait dans la prière, pleurant sur la mort de son ami Lazare et sur le refus de Jérusalem, persécuté par ceux que la révélation de son Père offusquait. L’évangile nous le montre en même temps heureux, exultant de joie devant son Père qui a révélé son mystère aux petits. Comme un accomplissement, les béatitudes nous aident à contempler le mystère pascal : sur la croix, Jésus est pauvre et dépouillé de ses vêtements ; Jésus dit sa soif ; Jésus pousse son cri au Père (« Pourquoi m’as-tu abandonné ? ») ; Jésus est persécuté par son peuple et abandonné de ses disciples. De cela, la joie pascale en est l’issue.

Jésus a donc vécu les béatitudes. Il nous en montre le chemin en « descendant de la montagne » nous dit l’évangile d’aujourd’hui : non pas en escaladant des sommets vers lesquels nous aurions du mal à le suivre mais en venant à nous, pour nous faire goûter cette pauvreté promise à la joie.

Quatrième point. Jésus nous promet un bonheur intégral. La profondeur de l’ébranlement vécu sera celle du bonheur donné, car il faut avoir les mains vides et le cœur ouvert pour recevoir, il faut avoir frôlé (voire plus) le désespoir pour connaître l’espérance. De quel bonheur s’agit-il ? C’est le bonheur de la confiance de celui qui attend tout de Dieu, qui n’a plus rien à défendre, qui est tout ouvert au Seigneur. La béatitude de la « béate béance » pourrions-nous dire ! C’est un bonheur pascal car c’est un fruit de la traversée de la nuit, un bonheur reçu, immérité, gratuit, un bonheur que nul ne peut nous ravir, un bonheur que rien ne peut abattre, non pas atteindre mais abattre.

C’est aussi un bonheur intégral qui concerne notre corps. La résurrection de la chair dont saint Paul, avec une force qui est toujours d’à propos, montre qu’elle est au cœur de notre foi. Nous sommes appelés au bonheur avec tout notre corps. De là la grande dignité des corps, de tout corps, surtout là où il peut sembler menacé, que ce soit aux marges de la vie (pensons à l’embryon, aux enfants aux vieillards), que ce soit dans l’exclusion sociale (pensons aux personnes handicapées ou marginales).

Comment dès lors recevoir la bonne nouvelle des béatitudes ? Faisons d’abord grand cas de nos joies de pauvres. Elles peuvent paraître plus pâles que celles de la possession ou de la gloire mais sont pourtant plus profondes, plus vraies : sachons les apprécier, rendre grâce, miser dessus. Désirons ensuite être pauvres.

Oui, dépouille-nous Seigneur, de toutes nos fausses richesses de nos vanités ! C’est une grâce à demander, l’humilité. Aimons aussi les pauvres, ceux que nous sommes et ceux qui sont autour de nous. L’amour est le sceau du vrai bonheur. Profitons enfin de la liberté que nous donne ce bonheur, qui seule sait recevoir tout don reçu. Amour, liberté humilité et confiance, tel est ce bonheur que nous avons à accueillir, à savourer et à rayonner autour de nous. Amen.

Fr. Guillaume Dehorter, ocd