Homélie d’Avon : Notre-Dame du Mont Carmel

AVEC THÉRÈSE DESUS, IMITER MARIE

Frères et Sœurs, Dans le cadre de la préparation au 5e centenaire de la naissance de Thérèse d’Avila (1515-2015), je voudrais ce matin recueillir l’enseignement de la “Madre”, au sujet de la Vierge Marie, Reine et Beauté du Carmel.

Nous pouvons distinguer trois étapes dans la spiritualité mariale de Thérèse, trois étapes inclusives les unes des autres.

En premier lieu, nous avons la période de son enfance de 1515 à 1535. Dans le Livre de la vie, Thérèse nous livre quelques éléments, elle évoque tout d’abord « le soin que prenait ma mère de nous faire prier et de nous inspirer de la dévotion envers Notre Dame » (V 1,1). Elle poursuit : « Je cherchais la solitude, pour y réciter mes prière qui étaient nombreuses ; le chapelet y tenait la première place car ma mère avait cette dévotion très à cœur et prenait soin de nous l’inculquer » (V 1,6). Souvenons-nous qu’à la mort de sa mère, elle se rend à l’ermitage Saint-Lazare et se tourne vers Notre Dame de Charité pour lui demander d’être sa mère (cf. V 1,7).

La piété mariale de la jeune Teresa s’inscrit dans les usages et la mentalité de son temps, avec des pèlerinages aux sanctuaires mariaux, par exemple à “Notre Dame de Sonsoles”, sur les hauteurs d’Avila. Elle a à cœur de faire célébrer la fête de l’Assomption de Marie qu’elle appelle : « Notre Dame d’Août » (V 5,9 ; 39,26).

En 1535 s’ouvre la seconde période de la vie de Thérèse. Elle est entrée comme moniale au carmel de l’Incarnation. Elle écrira à propos de la Vierge Marie : « finalement, elle m’a ramenée chez elle » (V 1,7). Là, elle va assimiler progressivement l’idéal contemplatif et marial du Carmel. Les Constitutions du bienheureux Jean Soreth, en vigueur à l’Incarnation, précisent : « Comme bonnes filles, qu’elle suivent les exemples de leur Mère qui est la Mère, la Patronne et la Maîtresse singulière de cet Ordre né au Mont Carmel. » Notons ces trois titres : “Mère, Patronne et Maîtresse singulière”. Le texte des Constitutions décrit ensuite la vie de la Vierge Marie d’une manière identique à celui des moniales : « La bienheureuse Vierge Marie, cloîtrée dans sa petite chambre, éloignée des conversations du monde, humble, recueillie et pieuse, adonnée à l’oraison et à la mortification, a mérité d’être l’amie et la Mère de Dieu. » Le but est de devenir “amie de Dieu”. Elle découvre l’office de Notre Dame qui est récité chaque semaine et y apprend beaucoup de chose.

Elle écrira plus tard dans son commentaire du Cantique des Cantiques : « O ma souveraine ! quelle parfaite explication tu nous fournis de ce qui se passe entre Dieu et l’Épouse ? conformément aux paroles des Cantiques ! Du reste vous pouvez voir mes filles, combien dans l’office de Notre Dame que nous récitions chaque semaine, on rencontre d’antienne et de leçons tirées de ce livre » (PAD 6,8).

Le Carmel est pour elle : « l’Ordre de la Vierge » (R 14 ; F 27,11), « l’Ordre de Notre Dame » (F 23,13 ; 30,3). Les moniales sont « filles de la Vierge » (F 16,7 ; 27,10), « ses sœurs » (LT 326, 6, du 13 janvier 1580), voire « ses brebis » (F 18,7). Cette dernière mention nous rappelle un beau titre donné à Marie en Espagne : la divine pastourelle, la Mère du Bon Pasteur.

À partir de 1562, c’est le temps de la fondation de San-José… Elle nomme ses monastères « les colombiers de la Vierge » (F 4,5). Sa piété mariale s’approfondit et s’enracine dans l’évangile en lien avec le mystère du Christ.

Dans ses écrits, la Mère fondatrice relève quatre traits caractéristiques de Notre Dame. Le premier est bien naturellement “l’humilité” : Nous savons bien que pour Thérèse : « l’édifice spirituel repose tout entier sur l’humilité (V 12,4). Avec humour, dans son commentaire du Cantique des Cantiques, elle parle de « certains savants » et s’écrie : « Ah ! s’ils apprenaient un peu de l’humilité de la Très Sainte Vierge Marie ! O ma souveraine ! quelle parfaite explication tu nous fournis de ce qui se passe entre Dieu et l’Épouse, conformément aux paroles des Cantiques ! » (PAD 6, 7-8).

Nous percevons ici que, pour Thérèse, Marie nous enseigne finalement l’union intime que Dieu veut nouer avec chaque personne. Elle revient sur cette question de l’humilité dans le Chemin de perfection : « Imitons, mes filles, la grande humilité de la Vierge très sainte dont nous portons l’habit. Soyons confuses d’être appelées ses religieuses à elle car, si profondément que nous croyions nous humilier, nous sommes encore bien loin de ce que nous devrions être en qualité de filles d’une telle Mère et d’épouses d’un tel Époux » (C 13,3). Notons ici, comment le regard sur Marie débouche sur le Christ.

Le deuxième point est celui de la “foi vive” : « Lorsqu’elle eut demandé à l’ange : “Comme cela se fera-t-il ?” et qu’elle en eut reçu cette réponse : “L’Esprit Saint surviendra en toi, et la Vertu du Très-haut te couvrira de son ombre”, elle ne se mit plus en peine de raisonner. Dans sa foi et sa sagesse si grandes, elle comprit aussitôt que ces deux puissances intervenant, il n’y avait plus lieu d’interroger, ni de douter » (PAD 6,7).

Dans les Sixièmes Demeures, elle affirme : « Il [le Christ] n’adressa pas [cette parole] à sa très Sainte Mère. Elle était trop ferme dans la foi » (6 D 7,14). Notons que là encore, la foi de Marie nous renvoie au mystère du Verbe Incarné.

Le troisième point que nous pouvons évoquer est celui de la “pauvreté” : En admirant la pauvreté du Christ, Thérèse contemple celle de Marie. « Le juste Siméon, en regardant le glorieux enfant […] aurait pu le prendre pour un petit pèlerin, enfant de parents pauvres, plutôt que pour le Fils du Père Céleste » (CEsc 53,2). Thérèse avait une dévotion toute particulière pour le mystère de la fuite en Égypte qui évoque bien la pauvreté et la précarité de la Sainte Famille. Au procès de béatification, un témoin affirme : « Elle mettait aux portes d’entrée de ses couvents une représentation de saint Joseph et la Vierge se rendant en Égypte ». Elle écrit dans le Livre de la vie : « D’ailleurs je ne vois pas comment on peut penser à la Reine des Anges et à tout ce qu’elle eut à souffrir en compagnie de l’Enfant Jésus, sans remercier saint Joseph de les avoir si bien assistés » (V 6,8).

Évoquons maintenant le dernier point, “la participation à la Passion du Christ” : Nous connaissons la prédilection de la sainte pour les scènes de la Passion : Gethsémani et le Christ à la colonne notamment. Elle contemple aussi la Vierge Marie au pied de la Croix. « Oh ! que n’ont pas dû souffrir alors la Vierge Marie et cette bienheureuse sainte (Marie-Madeleine) ? » (C 26,8). « … sa Mère qui se tenait au pied de la croix, non pas endormie, certes, mais torturée dans son âme et endurant une mort cruelle » (PAD 3,11). Dans la Relation 15, d’avril 1571 à Salamanque, elle évoque la grâce insigne de la transverbération (son cœur transpercé par une flèche enflammée brûle d’amour pour Dieu et pour les hommes), qui lui a permet de comprendre le “transpercement” que Marie a vécu au pied de la Croix. Dans les septièmes demeure, elle écrit : « Ne voyons pas que tous ceux qui ont approché de plus près Jésus-Christ, Notre Seigneur, sont ceux qui ont endurés de plus grandes épreuves ? Considérons celles de sa glorieuse Mère et de ses glorieux apôtres » (7 D 4,5).

L’expérience spirituelle et les grâces mystiques vécues par la fondatrice la conduise à référer sans cesse la Vierge Marie à son Fils Jésus, le Christ. C’est en s’attachant toujours plus passionnément au Christ que Thérèse pénètre plus avant dans l’intimité du cœur de Marie. Dans son cheminement, Marie devient d’une certaine manière seconde, ce qui ne veut pas du tout dire secondaire, mais renvoyant toujours à son Divin Fils. Illustrons cela avec une citation des Sixièmes Demeures : « C’est une excellente compagnie que celle du bon Jésus, ne nous séparons pas de lui, non plus que de sa sainte Mère » (6 D 7,13). N’y a-t-il pas là, une caractéristique de la spiritualité mariale du Carmel thérésien ?

Dans la personne de Marie, Thérèse ne retient finalement que les traits les plus marquants de son identification au Christ. En proposant d’imiter son humilité, sa foi, son amour et sa compassion, elle dessine un programme de vie spirituelle qui dépasse le cadre du Carmel pour s’adresser à tout chrétien. Avec un sens théologal et ecclésial extrêmement sûr, Thérèse nous entraîne sur le chemin que balisera quelques siècles plus tard le Concile Vatican II : « La bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la Croix, où non sans un dessin divin, elle était debout, souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime née de sa chair, le consentement de son amour » (Lumen Gentium 58).

Alors, frères et sœurs, ce matin, comme l’évangile nous y invite, « Prenons Marie chez nous » (Jn 19,27), qu’elle nous apprenne l’humilité, la foi vive, la vraie pauvreté et la compassion afin que nous puissions être unis au Christ Jésus par qui Dieu le Père veut faire alliance avec nous dans le souffle de l’Esprit Saint.

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd