3e Dimanche de Carême -A-

La Samaritaine

Plusieurs fois chaque année cette femme de Samarie, avec son grand châle noir et sa jarre sur la tête, traverse l’espace de notre liturgie pour reprendre devant nous le dialogue avec Jésus qui a décidé de tout son existence.

Ce jour-là, c’était en plein midi, et les ombres étaient aussi dures que le soleil. Pourquoi n’était-elle pas venue avec les autres femmes puiser l’eau à la fraîche, le matin où la veille au soir ? Sans doute ne le savait-elle pas, mais l’étranger le savait bien qui s’était assis sur la margelle pour être ce jour-là la pleine lumière au midi de sa vie.

« Donne-moi à boire », dit Jésus. Et ce disant il franchit à la fois trois barrières :

  • la barrière des usages, qui interdisaient qu’un homme conversât avec une femme dans la rue ;
  • la barrière des préjugés, qui déclaraient impurs les Samaritains et tout ce qu’il touchaient ;
  • la barrière de la haine raciale, qui séparait depuis quatre siècles Juifs et Samaritains.

Et cette simple parole de Jésus amorce deux dialogues successifs, l’un sur l’eau vive, l’autre sur l’adoration en esprit et en vérité.

À la femme qui s’étonne de se voir interpellée, Jésus lance une double invitation :

  • à reconnaître qui il est ;
  • à lui demander l’eau vivante, c’est-à-dire sa parole, et plus encore, son Esprit.

La Samaritaine, qui se méprend sur l’offre de Jésus, ne fait pas de difficulté pour lui demander l’eau qui apaise toute soif ; mais elle sera plus lente à reconnaître en ce Juif inconnu un prophète, puis le Messie en personne.

Curieusement, c’est au moment où elle commence à céder, en disant : « Seigneur, donne-moi de cette eau », que Jésus la désarçonne par une nouvelle initiative, tout à fait inattendue : « Va, appelle ton mari, et reviens ici ! »Avant même qu’elle ait manifesté sa conversion, Jésus lui confie une mission.

La femme tente bien une esquive : « Je n’ai pas de mari … » ; mais Jésus l’arrête tout de suite sur ce chemin de fuite qui ne mène nulle part. Il ne donnera l’eau vive qu’à une convertie accueillante à la vérité.

La femme, alors, contre-attaque à propos des deux montagnes (le mont Sion à Jérusalem, le Garizim près de Sichar), à propos des deux temples et des deux traditions religieuses. C’est peut-être une manière de faire diversion, une rouerie pour détourner l’attention du prophète. Mais de toute façon la question devait se poser. En effet, pour cette femme, faire confiance au prophète juif, ne serait-ce pas trahir la tradition samaritaine, trahir le Garizim, trahir son propre peuple ? La réponse de Jésus efface d’un seul coup les deux montagnes. Certes, Jésus ne renie pas l’œuvre de Dieu en Israël et par Israël ; il est clair pour lui que la connaissance du vrai Dieu est venue par son peuple : « Le salut vient des Juifs ». Mais Dieu est Esprit, force vivifiante qui n’est liée à aucun lieu. Désormais, pour adorer Dieu nul n’aura besoin de passer par le temple d’un autre peuple ; car l’espace de l’adoration sera le cœur de l’homme, sanctuaire de l’Esprit.

La Samaritaine, impressionnée, commence à revenir à la foi de son enfance et de sa jeunesse, et elle évoque le Messie, que son peuple attendait comme un porteur de vérité : « Lorsqu’il viendra, il nous annoncera toutes choses ». Et Jésus de lui dire : « Je le suis, moi qui te parle ».

Sur ce les disciples reviennent ; et la femme s’en va, elle, la pécheresse bien connue, avant même d’avoir explicité sa foi, pour être la première missionnaire de la Samarie : « Venez donc voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Ne serait-il pas le Christ ? » Cette seule phrase résume tout l’itinéraire de sa conversion : elle a rencon­tré un homme, un inconnu ; mais l’inconnu a fait en elle la pleine lumière ; c’est donc un prophète ! Plus qu’un prophète même, ne serait-ce pas le Messie ?

Et les villageois se laissent persuader ; ils descendent en groupe vers Jésus, moisson d’hommes entre les moissons mûres.

Quant à la femme de Samarie, Jésus, comme gage de son amitié, la ramène dans l’ombre et lui demande l’effacement de la servante. Au bout de deux jours de dialogue et de catéchèse, ayant, grâce à elle, entendu la voix du Messie, les gens de Samarie disent à la femme : « Ce n’est plus seulement à cause de tes dires que nous cro­yons : nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde ».

Le Sauveur du monde : ce qu’elle n’a pas su dire, ce qu’elle avait à peine deviné, ses frères et sœurs de Samarie le lui révèlent, au nom de Jésus. En acceptant la conversion, sans le savoir elle travaillait pour le salut universel.

Une rencontre loyale avec celui qui sauve, une mise en ordre courageuse de notre vie, une entrée dans la mission de Jésus, là où nous sommes, tels que nous sommes : C’est bien cela que le Sauveur nous offre pour cette semaine de carême.

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.