4e Dimanche T.O.-A-

« Heureux les pauvres de cœur : le royaume des cieux est à eux ! »

Les textes de la liturgie de ce jour nous invitent à renouveler notre regard sur la pauvreté et la faiblesse, et particulièrement sur notre pauvreté et notre faiblesse. En tête des béatitudes, nous trouvons cette première promesse de Jésus : « heureux les pauvres de cœur : le royaume des cieux est à eux ! » Avec une promesse au présent, le don promis est pour aujourd’hui. Et l’apôtre Paul nous invite à nous regarder, chacun personnellement et nos communautés chrétiennes : « ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose, afin que personne ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. » Ainsi semble se réaliser la prophétie de Sophonie : « Israël, je ne laisserai subsister au milieu de toi qu’un peuple petit et pauvre, qui aura pour refuge le nom du Seigneur. »

Comme le souligne Matthieu dans la version qu’il donne des Béatitudes de Jésus, contrairement à celle de Luc, il s’agit plus d’une pauvreté de cœur, en esprit, et non d’une pauvreté matérielle. Car, si nous avons à lutter contre la pauvreté matérielle, et surtout la misère, pour que tous les hommes aient ce qui est nécessaire pour leur vie et leur dignité, la pauvreté de cœur est, elle, à accueillir et à cultiver. Cette pauvreté est à accueillir, car elle touche tout le monde à travers nos limites humaines et spirituelles, comme nos défauts de caractère et notre péché. Chacun de nous, personnellement et pour nos communautés, nous préférons être reconnus et aimés pour nos qualités et ce que nous faisons de bien. Et même, nous essayons de nous montrer aux autres sous notre plus bel aspect. Nous pensons ainsi être mieux aimés, mieux appréciés. Et lorsque des faiblesses, des limites et des fautes se manifestent et sont perçues par notre entourage, notre premier mouvement est d’en avoir honte, ou bien de les minimiser, ou plus de les nier.

Nous ne sommes pas encore à mettre notre orgueil dans nos faiblesses pour que la puissance du Christ se déploie en elle (2Co 12,9) . Accueillir ses faiblesses humainement, se reconnaître pécheur spirituellement, cela ne signifie pas que nos faiblesses et notre péché sont bons en eux-mêmes, il est juste de vouloir être meilleur. Mais la manière dont nous vivons notre faiblesse et notre péché fera de nous de vrais chrétiens, de vrais fils de Dieu notre Père qui est Amour et miséricorde, et de vrais frères et sœurs parmi leurs semblables. Nos défauts, qui nous humilient, et notre péché, qui montre notre peu d’amour, ne sont-ils pas les meilleurs outils que le Seigneur a choisis pour nous faire grandir en esprit de pauvreté, en humilité et en compassion ? Par nos défauts et notre péché, à force de mesurer notre besoin des autres et notre besoin de Dieu, notre cœur de pierre peut s’attendrir peu à peu, s’il s’ouvre à la miséricorde de Dieu, s’il fait l’expérience de la charité fraternelle.

En effet, cette expérience de notre misère humaine et spirituelle n’est source de vie et de croissance que dans la mesure où elle est vivifiée par l’expérience de la miséricorde de Dieu et de la fraternité humaine. C’est ainsi que Thérèse de l’enfant Jésus nous partage sa joie de découvrir sa faiblesse : « Plus tard sans doute, le temps où je suis me paraîtra encore rempli d’imperfections, mais maintenant je ne m’étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, au contraire c’est en elle que je me glorifie et je m’attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. Me souvenant que la Charité couvre la multitude des péchés, je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi. » (Ms C f° 15). C’est une expérience libératrice que de découvrir cet amour miséricordieux du Père qui, à chaque instant, nous donne la vie et nous relève de notre misère. Comme c’est aussi une expérience qui unit le plus nos communautés et la vie familiale et conjugale, que de vivre cet accueil mutuel de la faiblesse. Aimer non plus malgré la faiblesse de l’autre, qui nous blesse toujours aussi, mais aimer l’autre sans conditions, tel qu’il est, nous découvrir et nous respecter dans ce que nous voudrions cacher, mais qui nous fait finalement le plus ressemblant.

Comment pourrions-nous découvrir et proclamer que Dieu est Amour et miséricorde si nous n’en faisions pas l’expérience ? Comment en faire l’expérience si nous n’en avions pas besoin ? Comment savoir que quelqu’un même vraiment sans qu’il découvre ce que je voudrais cacher et m’accueille, et qu’ainsi je puisse être aimé tel que je suis ? Notre vie sociale nous oblige à nous protéger du regard des autres, à montrer une façade acceptable. On ne peut être totalement vrai que dans ces lieux de l’intimité amoureuse avec Dieu et avec nos proches où l’on est vu, accueilli, rejoint et relevé par cet amour partagé.

C’est pourquoi l’un des plus grands échecs de ces dernières décennies dans le renouveau de la pastorale sacramentaire est certainement le délaissement du sacrement de réconciliation. Nous claironnons à temps et à contretemps que Dieu est amour ! Mais quand cet amour est-il vraiment proclamé et célébré, quand est-il vraiment demandé et reçu, si ce n’est à travers l’expérience de mon péché confessé et pardonné ? À travers la confession régulière, je reconnais ma misère, ma faiblesse, mon incapacité à répondre à l’amour, et surtout la fidélité et la miséricorde de Dieu notre Père. À la lumière des Béatitudes, il me semble qu’un des critères pour mesurer la qualité de notre évangélisation est la manière dont nous célébrons ce sacrement de réconciliation. Non pas de manière culpabilisante, et encore moins névrotique, mais comme le lieu de la célébration de l’amour miséricordieux qui rejoint ma pauvreté, ma faiblesse et mon péché. La réforme initiée par le concile Vatican II dans le renouvellement de l’image de Dieu, comme Père et Amour, ne sera visiblement réussie que le jour où les confessionnaux seront à nouveau largement fréquentés dans une joie profonde et l’action de grâce.

Avec Jésus, nous pourrons alors affirmer au présent : « bienheureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ! » Car nous accueillerons et nous célébrerons l’amour de Dieu déjà répandu en nos cœurs par sa miséricorde qui nous relève à chaque instant.

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.