5e Dimanche de Pâques -A-

« Que votre cœur cesse de se troubler ! nous dit Jésus l’évangile de ce jour, vous croyez en Dieu croyez aussi en moi. » En ce temps pascal, cette invitation de Jésus à ses disciples revêt une couleur particulière. En effet, entre le jour de Pâques et celui de la Pentecôte, en ces temps où nous sommes, tout le travail des apparitions de Jésus ressuscité est de faire passer les disciples de la crainte à la confiance, du trouble à la Foi.

Nous sommes souvent, comme les disciples, effrayés et découragés. Notre espérance et notre foi sont bien fragiles. Il est vrai qu’il y a des jours où tout paraît dur et même trop dur, du fait de la maladie, des difficultés de la vie, des blessures affectives. Il nous est parfois bien difficile de croire ; la vie, et même à la vie des chrétiens, est quelquefois trop lourde, son sens et sa valeur n’apparaissent pas clairement. Peut-être, en tant que chrétien, disons-nous trop rapidement que croire facilite l’existence en lui donnant un sens, et que la Foi est une lumière sur notre route. Certes, la Foi est une lumière, mais une lumière fragile qui peut être, de temps à autre, une simple lueur dans l’obscurité, et certains d’entre nous n’avance qu’à tâtons dans le brouillard.

Un grand mystique espagnol, St Jean de la croix, réformateur du Carmel, a décrit la vie spirituelle comme la montée d’une montagne escarpée, et la traversée d’une nuit obscure. On ne peut alors s’appuyer sur rien sinon sur Dieu lui-même et Dieu dans son mystère insaisissable, au-delà de toute consolation ou de toute connaissance. Sainte Thérèse de Lisieux, disciples de saint Jean de la croix, a vécue dans ces derniers temps au Carmel dans cette épreuve de la foi, harcelée par le doute sur l’existence du ciel et de la vie éternelle au moment même où elle savait que sa mort était inéluctable. « Il me semble, a-t-elle écrit, que les ténèbres me disent en se moquant de moi : “tu rêves de la lumière, une patrie embaumée, tu rêves la possession éternelle du créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour du brouillard qui t’environne ! Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant”. » Une telle épreuve n’a pas empêché Thérèse de demeurer héroïquement fidèle à sa vocation de carmélites par une charité de chaque instant vis-à-vis de ses soeurs. Ma vocation, c’est l’amour, disait Thérèse avec une joie merveilleuse. Et elle demeura fidèle jusqu’à son dernier souffle à cette charité qui brûlait son cœur, elle mourra à 26 ans en murmurant : « mon Dieu, je vous aime. » Ce qui a fait dire à certains spécialistes de Thérèse de l’enfant Jésus, que c’est sa charité qui a sauvé sa foi.

Comme Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus, plus les ténèbres sont épaisses, plus il nous faut renouveler notre acte de confiance en Dieu qui nous aime, et rester fidèle à la parole du Seigneur qui nous demande de nous aimer les uns les autres. Sur la croix, Jésus a initié cette voie de la confiance et de l’amour, lui qui avait le sentiment d’être totalement abandonné de son Père. Ne s’est-il pas écrié : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais cette parole de détresse fut suivie de l’acte de confiance, de foi et d’amour : « Père, en tes mains, je remets mon esprit. » C’est cet acte de confiance qui lui permet de garder fidèlement l’alliance avec Dieu, et cette fidélité dans l’épreuve lui permet d’être ouvert au don de la vie nouvelle dans la résurrection. La mort et la résurrection de Jésus nous manifeste la Bonne Nouvelle fondamentale de l’Évangile. Au-delà des épreuves, mêmes les plus terribles, comme celle qu’a connue Jésus lors de sa passion, Dieu notre père est toujours fidèle au don de la vie qu’il nous a fait au moment de la création du monde et au jour de notre conception puis notre naissance. Cette vie comme le don de Dieu sera toujours vainqueur du mal et de la mort. De Pâques à la Pentecôte, Jésus dans ses apparitions va éduquer les apôtres à cet acte de foi, qui est une confiance amoureuse envers Dieu. Et ce temps de formation pour les apôtres, nous montre aussi que l’acte de foi n’est pas seulement un acte de la volonté. La foi, c’est en même temps la liberté de l’homme qui se tourne vers Dieu, et un don de Dieu lui-même, une action de Dieu dans le cœur de l’homme.

En effet, nous remarquons que ce passage vers la Foi ne sera pleinement réalisé qu’au jour de la Pentecôte quand les apôtres recevront l’Esprit Saint. Nous pouvons relever avec une certaine stupéfaction que tant que les disciples n’ont pas reçu cet Esprit au jour de la Pentecôte, ils demeurent dans la peur et l’enfermement. Jésus a beau les préparer avant sa passion par ses nombreux discours et ses exhortations, il a beau se manifester à eux après sa résurrection, les disciples restent enfermés sur eux-mêmes, sur leur communauté. Ce n’est qu’après avoir reçu l’Esprit du Père et du Fils au jour de la Pentecôte qu’ils oseront proclamer la bonne nouvelle de la résurrection. Avant et après la résurrection, Jésus s’adresse à l’intelligence des disciples en enseignant le sens des écritures et le dessein de Dieu, il s’adresse aussi à leur sensibilité en se laissant toucher par eux et en mangeant avec eux, mais tout cela n’enlève pas totalement la peur du cœur des apôtres, et ne les pousse pas à annoncer publiquement l’Évangile. Il faudra attendre le don de Dieu qui est l’Esprit Saint répandu en nos cœurs pour que la Foi et le zèle missionnaire se manifeste. Il ne s’agit donc pas simplement de savoir, de comprendre, de toucher pour faire de nous des hommes de Foi et des disciples de Jésus ressuscité qui le reconnaissent comme le chemin, la vérité et la vie et qui l’annoncent. Il s’agit aussi d’accueillir le don de Dieu, la Foi est autant l’œuvre de la liberté humaine que de l’Esprit Saint en nos cœurs. La réflexion de Thomas, dans cet évangile, n’est donc pas surprenante, car n’ayant pas encore reçu l’Esprit de vérité qui conduit vers la vérité tout entière, il demeure dans une certaine extériorité au mystère de la personne de Jésus. On peut dire en quelque sorte qu’il n’a encore rien compris, car il n’a pas encore reçu l’Esprit de Lumière et de Force.

C’est pourquoi notre Pape Benoît XVI nous invite à grandir dans la Foi par une relation personnelle et vivante avec le Christ : « une foi "adulte" ne suit pas les courants de la mode et des dernières nouveautés ; une foi adulte et mûre est une foi profondément enracinée dans l’amitié avec le Christ. C’est cette amitié qui nous ouvre à tout ce qui est bon et qui nous donne le critère permettant de discerner entre le vrai et le faux, entre imposture et vérité. » En ce temps pascal, demandons pour nous-mêmes et pour chacun d’entre nous la grâce de recevoir plus pleinement encore cet esprit de lumière et de vérité qui nous conduira vers la vérité tout entière et fera de nous de véritables disciples de Jésus.

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.