6e Dimanche T.O.-A-

« Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens, mais moi je vous le dis ». Tranquillement mais avec force, Jésus montre son autorité à ses auditeurs étonnés, peut-être offusqués : « Personne ne parle comme cet homme-là ». N’y a-t-il pas un peu d’impudence ? Car les commandements que Jésus cite, pour les déclarer insuffisants, sont tirés de la Parole de Dieu. Et cependant, calmement, paisiblement, Jésus continue le parallèle amorcé : « Aux anciens il fut demandé, mais moi je vous dis ». Il y a là une rupture, le nouveau succède à l’ancien, mais qui peut ainsi interpréter la Parole de Dieu, et réformer la Tradition ? En Jésus, c’est Dieu lui-même qui intervient avec autorité devant son Peuple.

D’ailleurs, pour qui sait écouter les paroles de Jésus, pour qui a des oreilles pour entendre, Jésus ne s’oppose pas à la loi ancienne. Il dit même exactement le contraire : « Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » La loi écrite de l’Ancien Testament n’était qu’un commencement. Elle a ouvert une route, indiqué une direction, balisé les premières étapes. Mais voici qu’elle n’a pas encore abouti, voici qu’elle n’a pas encore été accomplie. En vérité, elle n’arrive pas encore à se détacher d’une observance matérielle et simplement extérieure pour se déployer dans toute sa vigueur et ainsi porter tout son fruit. La Parole est ligotée, laissée aux mains d’hommes pécheurs qui détournent cette Loi de son bon usage, qui la mettent au service de leur propre image de justice et de perfection, qui en abusent pour asseoir leur réputation de sainteté !

Et Jésus ajoute : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » La loi de Dieu, certes, est sainte et spirituelle, dira saint Paul, mais la voilà livrée aux mains des hommes, que ce soit les scribes ou les pharisiens du temps de Jésus ou ceux de notre temps et ceux de tous les temps. Or, livrée aux mains de l’homme, la Loi ne saurait porter son fruit, elle se tourne même contre Dieu et contre l’homme. Car le seul aboutissement de la loi, c’est Jésus. Et le seul accomplissement de la loi, c’est son Esprit. Jésus est depuis toujours caché dans la Loi. Désormais, il peut se dégager de la Loi et nous dégager d’elle, avec lui, car il est lui-même la loi en chair et en os, la Parole incarnée. Et l’Esprit aussi était caché dans la Loi, mais lui aussi doit se dégager de la Loi pour se substituer à elle. Car il est la Loi nouvelle, celle qui n’est plus gravée sur les tables de pierre, mais sur nos cœurs de chair, elle est le feu de l’Esprit, elle est l’Amour qui a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné.

Et l’on comprend pourquoi il serait inutile d’opposer Jésus à la Loi, car il est lui-même la Loi en plénitude et il n’y a plus d’autre loi aujourd’hui que celle de la Bonne Nouvelle et de la Parole de Jésus-Christ. Et l’Esprit non plus ne saurait s’opposer à la Loi, car c’est lui qui donne à la Loi de se faire vivante, de devenir Esprit et vie, d’être la vie même de Dieu qui bouge dans le cœur de l’homme et qui conduit l’homme là où Dieu le veut dans son Amour : celui qui est conduit par l’Esprit de Dieu, celui-là est vraiment fils de Dieu (Romains 8, 14).

En effet, désormais, l’important se passe dans le cœur de l’homme, là où bouge l’Esprit de Dieu, ce ne sont plus des gestes extérieurs, interdits ou imposés, qui vont souiller ou purifier l’homme. La vérité de l’homme et la sainteté de l’homme sont d’abord à l’intérieur, dans son cœur. C’est là que sont l’Esprit de Dieu ou l’esprit du mal, les pensées de Dieu ou les pensées mauvaises. C’est le cœur qui doit être pur, avant tout, comme l’œil dans le corps, afin que le corps tout entier soit lumière.

Le crime perpétré à l’extérieur n’est plus qu’un épiphénomène, inévitable si le cœur depuis longtemps était subjugué par le mauvais désir. Car le meurtre, somme toute, n’est pas plus grave que la haine qui couvait silencieusement, et l’adultère, que les ravages intérieurs du désir déjà consenti ; et le faux serment, que cette duplicité qui nous divise si radicalement à l’intérieur.

Jésus n’est pas venu abolir la Loi mais l’accomplir et la conduire à sa plénitude. Il l’a réduite à sa plus simple expression, à l’essentiel : le plus grand commandement, le premier commandement, et le second qui égale le premier, ou le commandement nouveau, c’est toujours l’amour, celui de Dieu et celui des frères. En ces deux commandements sont toute la loi et les prophètes !