Homélie 31e Dimanche (Année B)

Qu’est-ce qui compte vraiment dans ma vie ? Qu’est-ce qui est essentiel ? Qu’est-ce qui donne sens et cohérence à mon existence en dépit de tous les détours, obstacles, ruptures, bifurcations qui peuvent la marquer ? Qu’est-ce qui est premier enfin au point que je serai prêt à sacrifier pour cela d’autres choses, voire toutes choses jusqu’à ma propre vie ? Une telle réalité existe-t-elle pour moi ? Cette question est capitale pour tout être humain. Elle engage notre fidélité à notre premier amour et à notre dernière espérance. Certes, nous ne formulerions pas spontanément cette question en termes de premier commandement comme ce scribe de l’Evangile. Cette problématique est devenue quelque peu étrangère à notre culture. Elle ne manquer pourtant pas de commandements qui peuvent être tyranniques : sois toi-même ; assume tes choix ; développe des potentialités ; épanouis-toi ; jouis de l’existence. De telles exigences peuvent en venir à fermer le cœur à toute préoccupation ultime, à toute réalité capable de passionner ma vie jusqu’à la mort. La vie a un sens si elle a un but, une raison d’être qui la soutient comme une grâce et la porte en avant par la force impérieuse de son exigence.

Mais comment découvrir cette réalité ? Le scribe est venu interroger Jésus, témoignant en cela d’une quête. Mais il en reste au niveau d’un savoir religieux. Certes Jésus le félicite de sa réponse : le culte intérieur, l’amour de Dieu, importe plus que des sacrifices extérieurs. Pourtant si Jésus lui déclare qu’il n’est pas loin du Royaume de Dieu, c’est que celui-ci lui est encore extérieur. Le Royaume appartient aux enfants et à ceux qui leur ressemblent et ce scribe n’en est pas encore là. L’enfant, c’est celui qui ne sait pas, mais a le cœur ouvert. Il est capable d’écouter, de faire confiance et de tout espérer. Or en répétant la citation du Deutéronome, le scribe a omis l’essentiel : « Ecoute Israël » Pour recevoir la révélation de la réalité ultime, il faut être à l’écoute d’une Parole qui nous précède d’une double manière : elle existe avant moi, car c’est en elle que j’accède à la conscience de ce que je suis. Aussi, entendre la Parole, c’est toujours d’une certaine manière en faire mémoire : « Tu étais là Seigneur et je ne le savais pas ! » Mais la Parole me précède aussi en ce qu’elle est en avant de moi : elle m’ouvre un chemin en m’entraînant plus loin que mes désirs.

L’ordre de Dieu porte sur cette écoute et non sur l’exigence d’aimer qui est au futur et se présente comme une promesse. Mais c’est un ordre paradoxal, puisque pour y obéir, il faut l’avoir déjà accompli : il faut avoir entendu l’ordre pour pouvoir y obéir et cet ordre porte justement sur l’écoute de celui qui parle mystérieusement au cœur, à notre puissance d’aimer. C’est qu’il y a différent niveau d’écoute. La Parole nous atteint d’abord comme un murmure lointain, parfois elle nous bouleverse, enfin elle prend possession de tout notre être. Dès lors que nous avons entendu quelque chose, la Parole nous ordonne d’y engager tout notre cœur, toute notre âme, tout notre esprit et toute notre force dans l’espoir de voir s’accomplir la parole « tu aimeras ». Toute personne est capable d’entendre en conscience cette Parole « tu aimeras », mais la manière dont elle l’entend dépend de sa foi, de ses croyances, de ses idéaux. De toute façon, une telle parole transcende toutes les autres de telle manière qu’il n’est pas possible de la trahir sans se renier soi-même. Certes beaucoup aujourd’hui ne désignerons pas Dieu comme étant l’objet de cette promesse, mais c’est bien lui qui est à l’horizon d’une telle Parole. Elle raisonne dans les cœurs de manières diverses et selon une plénitude croissante.

La première manière et la plus universelle, c’est l’inquiétude, non pas l’inquiétude que suscitent les nécessités de la vie, mais une inquiétude plus profonde qu’aucun rassasiement terrestre ne permet d’apaiser. Nous connaissons bien la fameuse phrase de Saint Augustin : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » Beaucoup ne savent pas nommer Dieu au sein de cette inquiétude, mais aspirent à ce quelque chose en quoi seul ils trouveront le repos, ce quelque chose impossible à nommer et qui pourtant ne laisse d’inquiéter. Bienheureuse inquiétude dont le croyant peut reconnaître en Dieu la source salutaire !

La deuxième manière dont cette Parole se manifeste est déjà moins fréquente. C’est une expérience de rupture, de retournement. Une réalité fait irruption dans la vie et en bouleverse radicalement tout le système de valeur. En régime chrétien, nous appelons cela la conversion, mais il en existe des équivalents laïcisés ou inscrits dans d’autres traditions religieuses. Cette fois, il est possible de mettre des mots sur cette réalité, de se la représenter et de se projeter dans l’avenir qu’elle nous ouvre. Pour le chrétien, cette réalité porte un nom, Jésus-Christ, le Fils unique et Bien-aimé, mort et ressuscité pour nous. Il ne s’agit pas ici d’un énoncé, d’un programme d’action, d’un idéal, mais d’une parole qui me convoque sans que je puisse me dérober. Cette irruption est une rencontre, la rencontre de celui qui nous appelle à le suivre jusque dans l’amour du Père. Car cette conversion n’est pas une grâce passagère, mais une dynamique qui engage toute la vie : à la suite de Jésus nous ne cessons plus de nous convertir à Dieu.

Enfin la troisième manière de recevoir cette Parole est encore plus rare. En tout cas, cela demande un long cheminement. Sans doute cela ne peut-il s’accomplir pleinement que dans la foi en Jésus-Christ. C’est l’entrée dans le Royaume de Dieu, une anticipation de l’accomplissement final, une participation à la paix du ressuscité, une unification de l’être, cœur, âme, esprit et corps. C’est devenir tout entier disponible à l’amour qui commande la vie. Ecouter ainsi la parole, c’est fonder sa vie sur celui qui l’unifie au point que l’amour du Tout-Autre ne fait plus qu’un avec l’amour du tout proche. Aimer Dieu de tout son être, c’est reconnaître et accueillir les dons qu’il me fait afin de reconnaître et de me réjouir des dons qu’il fait aux autres. Aimer Dieu de tout son être, c’est le laisser aimer et trouver notre joie dans cet amour.

f. Olivier-Marie Rousseau, ocd (Avon)