Homélie 33e Dimanche (Année B)

Frères et sœurs,

Excusez si l’allusion vous paraîtra désuète, insignifiante voire inconvenante : notre évangile me fait penser à une publicité qui passait à la télévision, il y a une vingtaine d’année. Elle vantait un fromage frais à l’ail et aux fines herbes (je ne suis pas ici pour faire de la publicité et peu importe d’ailleurs le produit) : on voyait un homme élégamment vêtu, mangeant un toast tartiné avec le fromage en question, imperturbable dans son contentement alors que dans sa maison, un cataclysme faisait tout s’écrouler autour de lui : un miroir, un lustre, puis ses étagères. Tout disparaissait autour de lui mais il avait trouvé son régal qui lui suffisait. Je ne vais pas avoir le mauvais goût d’allégoriser cette séquence télévisuelle pour illustrer notre évangile mais le contexte cataclysmique de ce dernier, qui peut rejoindre celui de notre société et peut-être celui de nos vies où tant de choses semblent s’écrouler, nous pose la question : quel est le point d’ancrage dans ma vie ? Que reste-t-il quand tout disparaît ? « Les paroles du Fils de l’homme qui ne passeront pas », c’est-à-dire son enseignement, l’évangile, le salut qu’il a opéré une fois pour toute comme le dit l’épitre aux Hébreux, tous les gestes d’amour que nous avons pu poser, comme le souligne la scène du Jugement dernier, les pardons donnés et tous les liens de communion tissés au cours de notre vie. Devant la perception de la vanité des fausses lunes et autres astres trompeurs, nous pourrions être tentés de ne pas nous engager dans le monde, de le fuir, voire de le mépriser. Tentation du misanthrope, du désespéré, de l’insouciant, inconscient ou ridicule, comme peut apparaître l’homme de notre publicité. Au contraire, notre foi proclame bonne la création de Dieu et sauvée par le Christ notre humanité : l’évangile de ce jour et les catastrophes en tout genre ne peuvent nous le faire oublier. En disant que ses paroles ne passeront pas, notre Seigneur nous assure que, dans une mesure qui nous échappe, ce que nous pouvons vivre ici-bas participe déjà à la vie du Royaume. Le premier appel de notre évangile est donc celui d’aimer et de croire en l’amour, plus fort que toute mort…

Le deuxième est celui de l’espérance. Notre évangile n’envisage pas tant la venue du Fils de l’homme comme une fin que comme un avenir où seront rassemblés les fils de la terre. Bien des soleils et des lunes de nos vies, de notre monde, de notre église sont appelés à s’écrouler, ce qui ne peut aller sans désolation ni inquiétude. Mais n’ayons pas peur : là n’est pas la fin de tout ! Au contraire, cela peut être l’occasion de la perception, du dévoilement (tel est le sens propre du mot ‘apocalypse’) de valeurs et de vérités plus profondes. Il nous revient de nous appuyer sur elles, sans nous laisser égarer par la fausse brillance des étoiles appelées à tomber du ciel. Discerner donc, comme pour les feuilles du figuier, c’est-à-dire repérer et accueillir dans la foi ce qui est germe du Royaume. Espérer et désirer ardemment la promesse que le Seigneur viendra dans la gloire faire toute chose nouvelle. Notons que l’évangile joue sur une sorte de paradoxe : appel à discerner mais affirmation d’un non savoir. Il rejoint au fond le paradoxe de la résurrection de la chair : nos corps, et avec eux notre monde, sont appelés à être transfigurés, dans un principe de continuité (c’est mon existence déjà commencée qui sera transfigurée) et de discontinuité (mon cadavre pourrira et avec lui bien d’éléments de ma vie présente : principe de non savoir). Notre vie est tissée de provisoire et de définitif : que cela colore notre vie intérieure et oriente nos choix !

Je souligne enfin un troisième appel dans notre évangile, celui la confiance dans le Seigneur. Le psaume responsorial, le beau psaume 15 affirme : Le Seigneur est devant moi sans relâche ; il est à ma droite : je suis inébranlable. Ce verset redit le provisoire de notre vie, sa dimension pèlerine, éclairée par le seul horizon de l’espérance qui pointe déjà : le Seigneur est devant moi. En même temps, le Seigneur est à ma droite : assurés de vivre déjà quelque chose de l’éternité, nous sommes inébranlables. Les astres peuvent tomber du ciel ; appuyés sur le Seigneur, nous restons inébranlables. Ce psaume chante plus largement le bonheur de s’appuyer sur le Seigneur : mon cœur exulte, mon âme est en fête. C’est une thématique de notre liturgie de ce jour : bonheur de servir le Seigneur, au creux de ce paradoxe du définitif et du provisoire : « Accorde-nous, Seigneur, de trouver notre joie dans notre fidélité : car c’est un bonheur durable et profond de servir constamment le créateur de tout bien », priions-nous au début de cette eucharistie. La fidélité, autre attitude chrétienne pour vivre ce paradoxe, ne donne pas droit à un mérite mais fait goûter un bonheur, le bonheur simple, fragile mais durable de la foi. Foi en le Seigneur qui vient, foi en le Seigneur qui nous soutient. Je n’ai d’autre bonheur que toi Seigneur. Amen.

F. Guillaume, ocd (Avon)